LUCIEN BOUCHARD ET LA CRISE DE L’INDUSTRIE PORCINE

       En mars 1998, le gouvernement Bouchard organise un sommet agroalimentaire où sont conviés tous les acteurs de ce secteur. C’est le Congrès agro-économique de St-Hyacinthe auquel participe le Premier ministre en personne. L’agriculture industrielle-productiviste du Québec reçoit alors sa charte officielle bénie par Lucien Bouchard. Celui-ci galvanise les troupes en leur proposant un objectif ambitieux : «doubler la valeur des exportations agricoles d’ici 2005». À noter que l’industrie porcine était et demeure le fer de lance de cette politique d’exportation.

   Les résultats seront fabuleux : l’objectif est atteint avant la date fixée. Les exportations de produits agricoles passeront de 2,2 milliards de dollars en 1998 à plus de 4 milliards en 2004. L’un après l’autre, les ministères concernés avaliseront l’installation de mégaporcheries et donneront priorité au sinistre «droit de produire» institué par le gouvernement Bouchard… au dépens de l’environnement. La population porcine ne cesse d’augmenter. Elle dépasse maintenant la population humaine avec ses huit millions de groins.

   Aujourd’hui, l’industrie porcine et l’agribusiness d’exportation se retrouvent en crise. Dans cette guerre économique planétaire, régie par l’Organisation mondiale de commerce et les accords de libre-échange, la concurrence internationale est forte. La compétitivité portée par la globalisation est devenu un impératif absolu.

   Pour demeurer compétitive, la compagnie Olymel, le plus gros transformateur de viande de porc au Québec, exige de ses 1 100 employés de Tring Jonction une réduction substantielle de la masse salariale : 30%. Sinon elle devra délocaliser, c’est-à-dire déménager sous d’autres cieux où les ouvriers sont moins en mesure d’exiger des salaires décents. Et qui sera le négociateur en chef d’Olymel pour faire avaler aux syndiqués une telle dégradation de leurs conditions de travail? Le même qui a le plus contribué à lancer le Québec dans cette aventure de l’agribusiness exportatrice et du libre-échange néolibéral : Lucien Bouchard.

   Faut-il rappeler que Lucien Bouchard a été un des plus fervents partisans de la globalisation et du libre-échange du temps où il faisait partie du gouvernement Mulroney? Il est de ceux qui, en 1988, ont le plus contribué à la victoire du gouvernement conservateur au Québec, dans une élection où l’enjeu principal était l’accord de libre-échange Canada-États-Unis. Il confesse même dans son autobiographie (p. 247) que l’un des motifs principaux de son entrée en politique sous la bannière conservatrice a été la défense de l’Accord de libre-échange Canada États-Unis.

   Au plus creux du mélodrame de Tring Jonction, un des syndiqués de l’usine Olymel a résumé la situation par cette phrase lapidaire : «Ils vont être contents quand on aura accepté les mêmes salaires que les Chinois». Entendant ce cri cinglant, on a envie de demander : Et monsieur Bouchard, lui, combien est-il payé pour exécuter cette job de bras au nom des dirigeants d’Olymel? 1000 $, 2000 $ par jour? Et les cadres d’Olymel, après avoir exigé un tel sacrifice des travailleurs, est-ce qu’ils vont se serrer la ceinture ou s’ils en profiteront pour se payer une petite augmentation?

   Voilà où conduit une politique agricole promue par de puissants intérêts économiques et parrainée par des politiciens et des dirigeants «syndicaux» à courte vue. Même le président de l’UPA, naguère partisan de ce système, commence à sentir le piège de la globalisation et du libre-échange néolibéral se refermer sur tout le secteur agroalimentaire du Québec.

   À qui profite ce modèle productiviste qui lance les petits et moyens producteurs et les salariés de l’agroalimentaire du monde entier les uns contre les autres, dans une course sans fin aux salaires les plus bas? Certes pas à ces salariés de la transformation, ni aux régions soumises à un chantage potentiel récurrent. Les grands gagnants, ce sont, on le voit, les géants de l’agroindustrie, assez gros pour délocaliser à volonté. Ce sont les intégrateurs de toutes sortes, dont hélas! la Coopérative fédérée. Ce sont aussi ces nouveaux experts de la négociation à sens unique, chargés de faire avaler aux salariés la pilule amère du c’est-à-prendre-ou-à-laisser.

© 2013 Jacques B. Gélinas