QUÉBEC SOLIDAIRE À L’ASSEMBLÉE NATIONALE :

UNE GRANDE VICTOIRE SUR LES MÉDIAS

     L'arrivée d'un député de Québec solidaire à l'Assemblée nationale constitue une victoire remarquable sur les médias. Pour mesurer l'ampleur de cette victoire, il faut reconnaître le rôle massif que jouent les médias dans la formation de l'opinion publique et le formatage des esprits. Nos élites politiques et économiques connaissent bien cet énorme pouvoir des mots, du discours et des images que monopolisent les médias et s'assurent d'en profiter au maximum.

 

Le poids médiatique des partis.

 

      Influence Communication, un «courtier en information», dont l’un des objectifs est de mesurer la place quantitative qu'occupent certaines institutions, certains personnages et certaines idées dans les médias, a publié, au jour le jour, durant toute la récente campagne électorale, des tableaux affichant l'attention médiatique accordée à chacun des partis politiques. Il va sans dire que tous les relationnistes politiques sont abonnés à IC. L’entreprise Influence Communication porte bien son nom, car au fond son vrai but, c’est de mesurer l’influence des médias sur l’opinion publique.

 Le lendemain du scrutin, 9 décembre, IC courtier en information était fier de montrer, sur son site, que le pourcentage de votes obtenu par chaque parti correspondait très exactement à la place que leur avaient accordée les médias,- sauf une mince marge d’erreur de 1.6%. Cela s’appelle «le poids médiatique des partis». Dans le tableau qui suit, la firme a arrondi les chiffres afin d’en rendre la lecture plus facile.  Par exemple, le 3,8% obtenu par Québec solidaire est arrondi à 4%.

 

                      Attention médiatique                 Vote final

 

                            PLQ:  45%                                42%

                            PQ    33%                                35%

                            ADQ:  17%                                 l6%

                            QS:     5%                                 4%

                            PV:      1%                                2%

 

 (Ces chiffres incluent l'ensemble de la couverture accordée à chaque parti et à son chef.)

 Plus d’un blogueur sur le site d'Influence Communication demande : doit-on en conclure que les médias (Gesca, Quebecor, SRC) ont grandement contribué à faire élire Jean Charest? Comment ne pas conclure que c'était là l'effet souhaité? Non pas de la part de chacun des journalistes qui ont couvert la campagne, mais en vertu de l’implacable ligne éditoriale des grands médias, de leur option fondamentale pour la stabilité, la continuité, la négation de toute possibilité d’une alternative trop dérangeante.

 

Le poids idéologique des médias

 

     Les médias forment l'opinion publique et formatent les esprits de multiples façons: par le choix et l'importance donnée aux nouvelles, par les éditoriaux et les  chroniques, par la sélection des personnes interviewées, par les animations et les émissions de divertissements de toutes sortes et surtout par la publicité. Car le but de la publicité n'est pas seulement de vendre telle ou telle marque d'un produit, mais d’inculquer des valeurs. La publicité porte en elle-même l’apologie de la consommation, de l'individualisme, de la stabilité dans le statut quo et de la soumission à l’ordre établi.

 (Considérez, par exemple, le temps et l'espace – en publicité, nouvelles, chroniques, etc. – accordés par les médias à l'automobile et aux autoroutes comparativement à la maigre place réservée aux transports en commun.)

 Au Québec, le poids idéologique des médias est d’autant plus considérable et insidieux, que deux grosses entreprises, Gesca (Power Corporation) et Quebecor contrôlent 90% de l'information et des médias. Radio-Canada peut, certes, être considérée comme un média plus indépendant, mais encore faudrait-il que la Société explique qu’est-ce qui l’a amenée à signer un accord secret avec La Presse de Power Corporation…

 

Le poids insidieux de l'idéologie

 

     L'idéologie, ce sont les mots et les discours mis au service du pouvoir. C'est la mise en pli de l'intelligence par la répétition constante des mêmes idées, des mêmes valeurs et des mêmes croyances diffusées par le pouvoir pour interpréter et légitimer le système.

 Pour se soumettre les populations, le pouvoir politico-économique disposent d'un outil plus fort que les armes, plus puissant que la police, plus efficace que les lois. Cet outil, c'est le discours idéologique, c'est la manipulation du langage et de l'image. C'est pourquoi, tous les partis politiques qui en ont les moyens engagent des fabricants d'image et de discours pour planifier leur campagne électorale. Les plus riches engagent les plus grosses boîtes de communications et de relations publiques. Au Québec, la mission idéologique des médias se trouve facilitée par le fait que les trois vieux partis qui siègent à l’Assemblée nationale s’inspirent d’une idéologie commune : le néolibéralisme[1]. 

 Il a beaucoup été question, au cours de la campagne, du nouveau Charest. Quel nouveau Charest? Tout analyste politique sérieux sait très bien que celui qui a passé 17 ans de sa vie dans le giron du Parti Conservateur et qui en a été le chef pendant cinq ans (1993-1998) n’a pas changé d’un poil. Si les médias avaient été le moindrement critique, ils auraient plutôt parler d'un nouveau discours et d'une nouvelle image fabriqués par ses nouveaux conseillers en communication.

 

Les médias confondus…

 

     Au lendemain des élections, les médias auraient dû se confondre en excuses pour n'avoir accordé qu'une portion congrue au seul parti qui présentait une véritable alternative aux graves crises que traverse le Québec et que les autres partis se sont employés à occulter le plus possible. Crise environnementale, crise forestière, crise de l’agriculture productiviste, crise du logement, crise du financement de l’éducation, crise du système de santé, crise des inégalités… Québec solidaire est bien le seul parti qui a osé se libérer du carcan de l'idéologie néolibérale.

 La victoire de Québec solidaire dans Mercier est d’autant plus remarquable que les électrices et électeurs d’Amir Khadir ont dû briser le mur de verre de l’influence des médias. Intrigués, les dirigeants du SPQ libre se sont empressés de qualifier cette victoire de «succès personnel». Affirmation gratuite. Quiconque connaît cette circonscription conviendra qu’il s’agit d’une victoire des mouvements sociaux qui depuis une bonne dizaine d’années impriment à leur action un sens politique. C’est ainsi qu’ils ont pu développer une certaine immunité contre l’influence des médias.

 Il faut dire la même chose - tenant compte des différences de situations - de ceux qui dans les autres circonscriptions ont voté Québec solidaire. Que 800 ou 1000 personnes, dans des comtés comme Papineau et Charlesbourg, aient pris la décision de voter pour un parti qui va à l’encontre de tout ce que propage le discours dominant constitue un évènement tout à fait remarquable dont il faut s’émerveiller.

 Maintenant, le défi est de ne pas délaisser le travail de conscientisation à la base. La plus haute tour commence à partir du sol, dit un proverbe. Chez nos voisins du Sud, les militants les plus convaincus qui ont travaillé à la campagne d’Obama, ne cessent de se mobiliser depuis l’élection du 4 novembre. Au cours de la dernière fin de semaine, 4500 rassemblements ont eu lieu aux Etats-Unis pour aider ou «forcer» Obama à procéder au grand virage écologique et social dont le pays et le monde ont besoin[2]. Un de ces militants réunis à Los  Angeles a eu le mot juste lorsqu’il a déclaré : «La politique est une chose trop importante pour être laissée entre les mains des politiciens».

 

[1] Dans sa chronique du 22 novembre dernier, Claude Picher, économiste en chef de La Presse et grand défenseur du statu quo néolibéral, analyse les plateformes économiques des trois vieux partis. Celles-ci  se recoupent généralement d'une élection à l'autre, constate-t-il, «mais cette fois-ci les propositions des trois grands partis sont tellement semblables que de grands pans de leurs plateformes sont pratiquement interchangeables». Sa chronique s'intitule d'ailleurs: «Des propositions interchangeables».

[2] Voir l’article de Nicolas Bérubé intitulé « ‘L’armée’ d’Obama se mobilise», La Presse, 14 novembre 2008.

© 2013 Jacques B. Gélinas