La crise qui secoue la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) est révélatrice d’une certaine idéologie qui s’est emparée de nos élites économiques et politiques depuis quelques décennies. Une idéologie que a entraîné, d’une part, l’incroyable désistement de la classe politique et, d’autre part, l’irruption d’une bande de spéculateurs financiers dans la haute direction de la CPDQ. Étant donné la responsabilité particulière de son gouvernement dans cet énorme gâchis, on comprend l’obsession du premier ministre à vouloir éviter la politisation du débat.

 Nous croyons au contraire que ce désastre monumental exige un débat politique rigoureux. Pour cela, il faudra disposer de tous les faits concernant les chiffres et les pratiques de la Caisse. Des faits que les autorités s’entêtent à vouloir nous cacher. En attendant que la lumière se fasse, nous voulons, dans ce bref exposé, situer le problème dans son contexte, celui de la crise financière mondiale, et montrer comment les autorités politiques et les gestionnaires de la Caisse, qui se disent les victimes innocentes de cette tempête, en sont en réalité les artisans, de concert avec les money masters de Wall Street et d’ailleurs. Ils se sont laissés emportés par l’idéologie néolibérale et le légendaire comportement moutonnier des spéculateurs financiers. 

 

L’incroyable désistement de la vieille classe politique

           

     Depuis trois décennies, nous assistons à l’abdication de la classe politique devant les lobbies d’affaires. Ce désistement s’est opéré au nom de la suprématie des lois du marché sur le pouvoir de régulation et de redistribution de l’État. Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont été les premiers porte-parole politiques de cette idéologie doctrinaire. There is no alternative!, qu’ils disaient. Peu à peu, dans le monde entier, les dirigeants politiques, obtempérant à de puissants intérêts économiques, se sont ralliés à cette consigne néfaste dépourvue de tout fondement dans la réalité. Au Québec, comble du désistement, ils disaient : On n’a pas le choix!.

 La classe politique d’ici a signé officiellement sa capitulation quand elle a cédé aux pressions des lobbies d’affaires transnationaux pour la mise en place d’un tout nouveau type de libre-échange. Le processus s’est enclenché en 1985 par la négociation de l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis, signé en 1987 et entré en vigueur le 1er janvier 1989. On se souviendra que les élites politiques québécoises, le Parti québécois en tête, ont joué un rôle de premier plan dans la promotion de ce traité pionnier qui, pour la première fois dans l’histoire du libre-échange, englobait non seulement les marchandises, mais aussi les services et les investissements. Puis ce fut, dans la même veine, l’Accord de libre-échange nord-américain entré en vigueur depuis le 1er janvier 1994. Ces deux traités ont servi de modèle aux multiples accords régis par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis 1995. Parmi ces accords multilatéraux signés jusqu’à maintenant par 152 pays, il y a l’Accord général sur le commerce de service et l’Accord sur les services financiers. Tous ces accords - bilatéraux, régionaux et multilatéraux - postulent la déréglementation de la finance et de l’investissement transnational.

 Ainsi donc, la vieille classe politique, qui aujourd’hui se lave les mains, est à l’origine de cette déréglementation qui a conduit à la crise qui secoue la planète financière et ébranle la Caisse.

 

De la déréglementation financière à la dérive spéculative

 

     À la faveur de toutes ces déréglementations, les dirigeants des institutions financières se sont métamorphosés en spéculateurs. Les banques commerciales, dont la mission première est de servir d’intermédiaire entre l’épargne et le crédit, ont versé dans la spéculation financière, tout comme les banques d’affaires et les fonds d’investissement. Des fonds spéculatifs - les hedge funds - d’un caractère inédit ont été créés aux seules fins de spéculer sur les marchés financiers, c’est-à-dire de faire de l’argent avec de l’argent, sans aucune production de valeur dans l’économie réelle. Ces nouveaux spéculateurs, non satisfaits de spéculer sur des actifs réels, comme les métaux, le pétrole et les produits alimentaires, se sont spécialisés dans les «produits dérivés». En clair, il s’agit de profiter de la volatilité, des risques et anomalies diverses des marchés financiers déréglementés pour réaliser des gains considérables en vendant et achetant des assurances censées prémunir contre l’évolution des taux de changes, des indices boursiers et des taux d’intérêts.

 Dans une logique spéculative, officiellement entérinée par les pouvoirs publics, des produits dérivés, toujours plus sophistiqués, compliqués et opaques, font chaque jour leur apparition : des dérivés des dérivés. Plus c’est compliqué, plus c’est payant pour les grands spéculateurs que sont les banques, les fonds spéculatifs, les fonds communs, les courtiers et les traders de tous acabits.

 La Bourse, dont la finalité sociale devait être de faciliter la liquidité des capitaux en vue de l’investissement productif, s’est écartée de sa mission première pour se convertir en un casino planétaire, affranchi des contraintes de l’économie réelle. C’est le cas en particulier de la Bourse de Montréal qui, depuis 1999, s’est spécialisée dans les produits dérivés.

 Sans cesse renforcée par trois décennies de laisser-faire, voire d’encouragement de la part des pouvoirs publics, la spéculation financière s'est généralisée et complexifiée jusqu’à devenir incontrôlée et proprement incontrôlable. Voilà le contexte dans lequel se situe le dérapage spéculatif de la Caisse.

 

Un fonds public de placement converti en fonds spéculatif par le gouvernement

           

     Notons en toute justice que le glissement de la Caisse vers la spéculation s’est amorcé en 1997, sous le règne de Lucien Bouchard, premier ministre, et de Bernard Landry aux Finances. Sensibles aux pressions des milieux d’affaires, les dirigeants péquistes ont modifié la Loi de la Caisse pour lui permettre d’«investir» en bourse jusqu’à 70% de ses fonds, plutôt que dans le développement économique du Québec. C’est aussi un gouvernement péquiste qui a nommé, en 2002, le grand responsable de la dérive spéculative de la Caisse, Henri-Paul Rousseau.

 En décembre 2004, le gouvernement de Jean Charest a poursuivi dans le même sens en modifiant, par une loi adoptée sous le bâillon, le mandat de la Caisse, lui assignant comme priorité la recherche du «rendement optimal». Le développement économique du Québec se voyait ainsi relégué au second plan ou carrément oublié. Henri-Paul Rousseau et ses collaborateurs ont tout simplement compris que le rendement optimal, rapide et facile, se trouvait dans la spéculation financière. Étant donné les sommes considérables qu’ils géraient, ils ont perçu qu’ils pouvaient se hisser au rang des PDG des grandes banques d’investissement comme JPMorgan, Lehman Brothers et autres génies de la finance.     Au vu et su du gouvernement, et même avec son encouragement, il ont donc converti ce fonds public de placement.

     L’article 33.1 de la Loi Charest-Jérôme-Forget autorise d’ailleurs explicitement les gestionnaires de la Caisse à spéculer sur les «dérivés sur actions» et sur les «dérivés du crédit» (lire : sur les papiers commerciaux adossés à des créances!). Il est même spécifié que la Caisse peut agir «conformément au présent article aux conditions et pour les montants qu’elle estime avantageux».

 Stimulés par d’intéressants bonis au rendement, les traders de la Caisse ont aussi spéculé de façon effrénée sur les devises pour en retirer, dans les bonnes années, jusqu’à 40% de leurs revenus. Emportés par l’euphorie spéculative, ils ont joué à «l’effet de levier» qui consiste à faire de l’argent avec de l’argent… emprunté. En effet, comme si les 152 milliards d’actifs dont ils disposaient n’eussent pas suffi pas à satisfaire leurs impulsions spéculatives, ils ont emprunté 72,6 milliards de dollars pour spéculer en bourse.  À ce jeu, les boursicoteurs de la Caisse ont perdu 50% des sommes gagées quand tout s’est mis à dégringoler.

 Quant aux fameux papiers commerciaux adossés à des actifs (PCAA) ou plus exactement à des créances, les gérants de la Caisse, faisant preuve d’une incroyable légèreté, en ont acheté et vendu pour 13,6 milliards de dollars sur les 32 milliards en circulation au Canada. Les PCAA sont une autre géniale invention des alchimistes de la finance qui consiste à créer à partir d’un amalgame de créances de toutes sortes, bonnes ou mauvaises, des titres financiers. On appelle ça «titriser» des créances, c’est-à-dire les fractionner en titres de papier négociables sur les marchés financiers. Avec le temps, les PCAA se sont complexifiés par un double processus de «titrisation» qui consistait à créer des PCAA dérivés de PCAA.

 

Vivement démocratiser le débat sur l’avenir de la Caisse

           

     Depuis que les déboires de la Caisse ont commencé à filtrer par bribes sur la place publique, le premier ministre Charest ne cesse de mettre en garde contre «le danger de politiser du débat». Il ne faut pas permettre, avertit-il, que les politiciens fourrent leurs gros doigts dans le bas de laine des Québécois,. Ce disant, il se discrédite lui-même et, avec lui, toute la classe politique qu’il juge apparemment trop incompétente ou malhonnête pour orienter, surveiller et rappeler à l’ordre les gestionnaires non élus qui gèrent une partie importante de nos avoirs.

 Il est vrai que le mot «politiser» peut comporter deux sens fort différents : soit tripoter, manipuler, toucher et utiliser des fonds ou un bien commun à des fins personnelles ou partisanes; soit participer activement en tant que citoyenne et citoyen à la définition et à la défense de ses droits individuels et collectifs.

 Contrairement à M. Charest qui semble ne comprendre la politique que dans le premier sens, nous croyons que la participation de la population à un débat public et démocratique, et donc politique, s’avère urgent et nécessaire.

 Rappelons d’abord que la Caisse tient son origine d’une décision politique. C’est une institution créée et mandatée par le gouvernement du Québec, au temps de la Révolution tranquille, pour administrer «en bon père de famille», un bien de famille, c’est-à-dire les assurances collectives et les fonds de retraite publics du peuple québécois. Du coup, nous nous sommes donné un instrument de développement qui devait contribuer à nous rendre «maîtres chez-nous». Même dans la version modifiée de la Loi sur la Caisse, il est toujours écrit que «la Caisse est un mandataire de l’État» (article 4). Cela signifie qu’elle est chargée d’agir pour le compte de l’État, lui-même mandaté par le peuple du Québec.

 Nous proposons donc une réflexion démocratique et un débat public sur l’avenir de nos avoirs collectifs. Pour qu’un tel débat se déroule arrimé sur le réel, le peuple a besoin de connaître les faits concernant les chiffres et les pratiques de la Caisse. Qu’a-t-elle fait de notre argent?  Comment ses dirigeants et ses cadres étaient rémunérés? Pourquoi avoir pris tous ces risques dans des activités spéculatives risquées et strictement parasitaires, au lieu d’investir dans l’économie du Québec? Et justement, quel rôle voulons-nous que la Caisse joue dans le développement économique et social du Québec? Les besoins d’investissement sont énormes, surtout dans les régions. Et qu’on ne vienne pas prétendre que ça ne serait pas assez rentable. Si investir dans l’éolien, c’est rentable pour les multinationales, pourquoi ça ne le serait pas pour des entreprises contrôlées par nos propres capitaux? À la suite donc d’une réflexion collective, où devraient intervenir toutes les parties prenantes, il faudra reformuler l’orientation et le mandat de la Caisse dans le sens des intérêts de la population du Québec. Il s’agit de repenser, dans le contexte du XXIe siècle, le Maître chez-nous, qui a présidé à la création de la Caisse.

L’ÉCHEC CATASTROPHIQUE DE LA CAISSE :

UN ENJEU ÉMINEMMENT POLITIQUE

© 2013 Jacques B. Gélinas