L’AGRICULTURE PRISE AU PIÈGE DE LA GLOBALISATION

       On assiste depuis une décennie à la dérive productiviste de l’agriculture québécoise. Le productivisme est une pratique économique caractérisée par la productivité à tout prix : produire toujours plus et toujours plus vite à moindre coût. En agriculture, cela veut dire plus de machinerie lourde, plus d’engrais chimiques, plus de pesticides, plus d’antibiotiques, plus d’hormones et d’OGM, de plus grosses unités de production et… moins de contraintes environnementales et sociales. Chez nous, le productivisme s’affirme avec force dans le fameux «droit de produire» garanti par la loi et appuyé par l’appareil gouvernemental. 

  L’Union des producteurs agricoles (UPA) partisane acharnée du droit de produire (sous-entendu : sans égard aux écosystèmes et aux droits des citoyens) ne manque pas l’occasion de réitérer ses promesses de respect de l’environnement… qui dans la pratique passe après son respect du productivisme. Ce prétendu droit est présenté comme indispensable à la prospérité économique du Québec et des agriculteurs. Il s’agit, en réalité, d’un droit usurpé, conçu non pas pour assurer le développement d’une agriculture durable  et endurable, mais pour légitimer le productivisme et favoriser l’exportation massive, le plus souvent subventionnée, de certains produits, en particulier du porc.

  L’agriculture industrielle-productiviste n’est pas, comme on veut le faire croire un aboutissement naturel et inévitable du progrès technologique. Au contraire, elle est planifiée et promue par de puissants intérêts économiques et corporatistes. Elle n’est pas non plus propre au Québec. Elle s’inscrit dans un courant planétaire de globalisation de l’économie. Mon propos est précisément de situer la dérive productiviste de l’agriculture québécoise dans ce contexte global, afin de mieux comprendre comment le tandem UPA-MAPAQ (ministère de l’Agriculture des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec) a conduit l’agriculture québécoise dans le piège du libre-échange et de la globalisation.

 

Le piège de la globalisation

           

        Distinguons d’abord la mondialisation, phénomène ancien – 500 ans – d’expansion planétaire des échanges et des communications, de la globalisation, phénomène nouveau de gouverne du monde par le marché global dérégulé et par ceux qui contrôlent les mécanismes de ce marché. Le mot lui-même est un néologisme, tant en anglais qu’en français.

   Cette nouvelle façon de gérer l’économie, la concentration du capital et l’accaparement des ressources à l’échelle mondiale est apparu aux États-Unis au tournant de la décennie 1980. La globalization, un processus que l’on dit aussi naturel et inexorable que les marées, est de fait organisé, financé et dirigé par des méga-entreprises transnationales, lesquelles contrôlent tous les grands secteurs de l’économie, y compris l’agroalimentaire.  La révolution informatique, survenue à la même époque, a fourni à ces conglomérats géants de formidables outils qui leur permettent de dépasser les anciennes limites du temps, de l’espace, des frontières, des langues et des cultures.

   On peut définir la globalisation  comme un système globalitaire, c’est-à-dire à la fois planétaire et totalitaire, qui tend à englober dans la sphère marchande déréglementée la totalité des ressources de la planète, y compris les bien communaux comme l’air, l’eau, la forêt et le patrimoine génétique, ainsi que la totalité des activités humaines, y compris l’éducation, l’information, la culture, la santé et la vie elle-même. En définitive, c’est la gouverne du monde par de puissants intérêts économiques supraétatiques qui contrôlent les mécanismes du marché global. La spécificité de la globalisation, c’est l’englobement progressif de la totalité des ressources dans le marché au profit d’un pouvoir économique de plus en plus concentré.

   La globalisation donne la priorité absolue au marché. Un marché prétendument autorégulé et régulateur non seulement de l’économie, mais de la société toute entière. Tout dans le marché, rien en dehors du marché. D’où les trois consignes imposées à toutes les économies du monde : déréglementation, privatisation, libéralisation. Cela signifie en clair la mise à l’écart, autant que possible, de l’État. Selon l’idéologie néolibérale qui justifie ce système, les lois infaillibles du marché assure une répartition optimale des ressources, des revenus et de la richesse, produisant ainsi la prospérité, le progrès et le bien-être pour tous. À une condition : qu’on laisse le marché totalement libre! Libre des contraintes que les gouvernements, sous la pression de citoyennes et de citoyens idéalistes et plaignards, sont tentés d’imposer pour protéger soit l’environnement, soit les droits sociaux, soit la culture, soit le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes et à s’alimenter sainement.

    Sur le plan international, le libre-échange est de rigueur. Selon le credo néolibéral, le libre jeu des forces du marché à l’échelle mondial assure aux consommateurs de tous les pays les meilleurs produits aux meilleurs prix. Toute protection des industries nationales ou de l’agriculture demeure interdite. À bas le protectionnisme! Le mot même comporte aujourd’hui une connotation très péjorative. Le protectionnisme est un péché contre le marché et contre les consommateurs, un repli frileux sur soi, une nostalgie du passé, un manque de courage face à la concurrence étrangère.

   Voilà le piège : cette prétendue liberté de production et de commerce qui met en concurrence, sur un pied d’égalité, la multinationale Del Monte et l’horticulteur de l’Ile d’Orléans. Le libre-échange, c’est en réalité la liberté du plus fort, du plus gros, du plus agressif… et du plus irresponsable. Vingt ans de globalisation marquée par le libre-échange néolibéral ont conduit à la formation de monopoles et d’oligopoles toujours plus nombreux et toujours plus gros. Presque tous les secteurs de l’économie sont tombés sous le contrôle d’immenses conglomérats. L’agroalimentaire n’y échappe pas. Aujourd’hui, 20 compagnies contrôlent 94% du secteur. Cinq grand groupes contrôlent la distribution.

 

Le basculement de l’agriculture dans le libre-échange

 

       Avant 1994, les produits agroalimentaires n’étaient pas assujettis aux lois néolibérales du libre-échange. Le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade – Accord général sur les tarifs douaniers), organisme multilatéral créé en 1947, s’appliquait à libéraliser les échanges commerciaux entre les pays, mais n’avaient pas compétence sur les produits agricoles. Partout dans le monde, on considérait l’agroalimentaire comme un secteur particulier, devant faire l’objet d’une protection spéciale de la part des gouvernements nationaux. L’Union européenne, dotée d’une Politique agricole commune (PAC) depuis plusieurs décennies, veillait jalousement à assurer l’indépendance alimentaire de ses membres. Quant aux pays du Tiers Monde, ils craignaient, non sans raison, que leur paysannerie ne puisse supporter la concurrence des pays riches et des géants de l’agribusiness.

  Or, voilà qu’à la fin des années 1970 le vent commence à tourner sous l’influence d’une puissance hégémonique, capable de souffler le chaud et le froid. Les États-Unis, qui accumulent d’importants surplus agricoles,  multiplient les assauts pour faire inscrire l’agriculture à l’agenda du GATT. Ce n’est qu’en 1986, à la suite d’un maquignonnage épique avec l’Union européenne, que Ronald Reagan réussit à introduire ce secteur dans le nouveau cycle de négociations du GATT qui s’ouvre cette année-là. L’Uruguay Round, comme on a appelé ce marathon, durera sept ans et aboutira, en 1994, à un traité signé à Marrakech par 120 gouvernements. Cette convention internationale comprend l’Accord sur l’agriculture qui, bien qu’encore appliqué très partiellement, a commencé à bouleverser le monde rural, mettant en question, par exemple, le modèle québécois de «gestion de l’offre». L’Accord codifie «le droit à l’exportation» dans le cadre d’une mise en concurrence mondiale et globale des produits agricoles. Cela signifie l’élimination des barrières à l’importation et des soutiens directs et indirects à l’exportation. Les politiques d’autosuffisance alimentaire sont déclarées périmées.

  Signalons que le traité de Marrakech a remplacé le GATT par l’Organisation mondiale du commerce qui ratisse beaucoup plus large et plus profond que le GATT. Son mandat est d’englober dans la sphère marchande non seulement les produits industriels traditionnels, mais les services et l’agriculture. L’OMC, qui a son siège à Genève, compte aujourd’hui 143 pays membres [150 en 2007] et fonctionne sous l’emprise d’une importante bureaucratie ultralibérale, sûre d’elle-même et fortement influencée par les grandes puissances et le lobby des compagnies transnationales.

  Au sein de l’OMC, l’agriculture demeure un domaine litigieux. Deux grandes tendances s’y affrontent. La première, dominée par l’agribusiness, l’industrie chimique et la life industry (l’industrie de la vie!), est défendue par les États-Unis suivi d’une quinzaine de pays dont le Canada qui, malgré le discours politicien, prône la plus grande ouverture possible des marchés agricoles; cette coalition soutient que les produits agroalimentaires sont des marchandises comme les autres et doivent en conséquence obéir aux seules lois de l’offre et de la demande, lesquelles déterminent la vérité des prix qui permet à tout le monde d’acheter sa nourriture au meilleur coût. L’autre tendance portée par l’Europe préconise la «multifonctionnalité» de l’agriculture, c’est-à-dire une agriculture aux fonctions multiples dont la mission est de nourrir les gens avec des produits de qualité, de préserver la biodiversité, l’environnement, les ressources naturelles, les communautés et le milieu de vie des habitants des campagnes. Elle favorise les exploitations moyennes et petites, de même que les activités économiques connexes.

   Ces dissensions ont pour effet de retarder quelque peu la libéralisation intégrale des produits agroalimentaires. La rencontre ministérielle de Seattle, en novembre 1999, voulait frapper un grand coup : profiter de l’euphorie entourant le passage au troisième millénaire pour établir un agenda radical visant l’instauration, dans les plus brefs délais, d’une agriculture mondialement libéralisée. L’opposition de l’Europe, du Tiers Monde et de la société civile a fait échouer temporairement la réalisation de ce plan. Les négociations ont repris dans un cadre plus discret, dès mars 2000, et se poursuivent à l’insu des principaux intéressés que sont les citoyens du monde.       Ce problème constitue l’un des enjeux principaux du cycle des négociations qui se déroulent actuellement à l’OMC.

Les États-Unis, avaient anticipé la difficulté de traiter la question de l’agriculture et des services sur une base multilatérale où s’affrontent un grand nombre de pays aux intérêts opposés. C’est pourquoi, ils ont décidé, dans les années 1980, de conclure en parallèle des accords bilatéraux et régionaux, en commençant par des pays faciles, comme le Canada et le Mexique. Ainsi, l’ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain) entré en vigueur le 1er janvier 1994, va plus loin et plus vite en ce qui a trait à l’intégration de l’agriculture et des services dans le libre-échange. La ZLÉA (Zone de libre-échange des Amériques) en négociation, donne dans le même sens à l’échelle du continent.       L’objectif visé dans cet nouvelle génération d’accords n’est pas d’assurer à tous les citoyens une alimentation saine et suffisante à des prix abordables, tout en procurant un revenu convenable aux producteurs. Le but est simplement d’ouvrir les marchés et, partant, de supprimer les mesures, dites protectionnistes, sans égard aux petits producteurs et aux conditions particulières des pays de l’Amérique latine.

   Dans cette optique, on ne peut éviter de prêter attention aux préjudices incommensurables que la libéralisation des produits alimentaires cause à l’agriculture vivrière du Tiers Monde incapable de soutenir la concurrence des exportateurs subventionnés des pays industrialisés :

Pour l’immense majorité des paysans du monde, les prix internationaux des denrées vivrières de base sont beaucoup trop bas pour leur permettre de vivre de leur travail et de renouveler leur moyens de production, et donc encore moins pour leur permettre d’investir et de progresser. […] Des couches de cette paysannerie sous-équipée, mal située, mal dotée en terre sont confrontées à la concurrence de denrées à très bas prix en provenance des marchés internationaux. Cette concurrence entraîne le blocage de leur développent, puis leur appauvrissement allant jusqu’à la pauvreté extrême et à la faim[1].

   Prenons l’exemple du maïs mexicain. Avant l’ALÉNA, le Mexique était un important producteur et exportateur de cette céréale découverte et domestiquée, on le sait, par les Aztèques. Symbole et fierté de la nation, le maïs constituait le pain quotidien des Mexicains. Obligé par le traité d’ouvrir son marché aux producteurs canadiens et américains, le Mexique importe maintenant 50% de sa consommation. On estime que déjà plus d’un demi million de campesinos incapables de résister à l’invasion de l’agribusiness sont tombés en faillite et ont pris le chemin de Mexico pour y grossir les rangs travailleurs des informels et des chômeurs. Autre effet pervers : le maïs génétiquement modifié importé en masse des Etats-Unis a commencé à contaminer les espèces autochtones millénaires.

 

La dérive productiviste de l’agriculture québécoise

           

       Une dérive se prépare longtemps d’avance. Celle de l’agriculture québécoise s’est amorcée en 1988, quand, secondé par Bernard Landry, Jacques Parizeau a imposé au Parti québécois l’orientation libre-échangiste. Ce dernier se plaît à rappeler ce haut fait :  «Avec l’aide hautement efficace de Bernard Landry, je réussis à faire effectuer un virage à 180 degré au Parti québécois dont je viens de prendre la présidence. D’abord parce que nous pensons que le libre-échange favorise le Québec et en raison des répercussions politiques immenses que la signature de ce traité va entraîner[2]». Le but immédiat de cette manœuvre intrépide était de fournir au Parti conservateur de Brian Mulroney l’appui dont il avait un urgent besoin pour assurer sa réélection, en novembre 1988, et ainsi donner suite à l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis (ALÉ) négocié en catimini et signé malgré l’opposition de tous les partis politiques et des forces vives du pays.

    C’est dans ce contexte, que le Parti québécois s’est fait le champion de l’ALÉ, précurseur de l’ALÉNA, entraînant toute la classe politique québécoise dans le grand virage libre-échangiste. Et alors s’est amorcée la contre-réforme qui peu à peu, subrepticement, mettra en péril les acquis de la Révolution tranquille, le système de protection sociale et le modèle agricole québécois fondé sur la gestion solidaire de l’offre. Dès le début des années 1990, l’UPA et le MAPAQ décident de se lancer à la conquête des marchés mondiaux. À l’instar de son nouveau président, gros producteur de porcs, le syndicat agricole embrasse résolument le modèle productiviste que les États généraux du monde rural avaient pourtant rejeté en 1991.

  Dès l’arrivée au pouvoir de Lucien Bouchard, le gouvernement se fixera comme objectif de «mettre le Québec à l’heure de la mondialisation [globalisation]». Au Sommet sur l’économie et l’emploi d’octobre 1996, les gens d’affaires qui occupaient le devant de la scène ont fait valoir que le principal obstacle à la création d’emplois étaient le fardeau excessif des lois et règlements imposé  aux entreprises, surtout en matière d’environnement, de relations de travail et de protection des consommateurs. L’UPA s’est empressée d’endosser cette revendication au nom du monde agricole.

   Le gouvernement donne suite à ces doléances en créant le Secrétariat à l’allégement réglementaire dont le mandat principal est d’éliminer de la législation les contraintes environnementales et sociales ayant un impact négatif sur l’économie. Les avis du Secrétariat sont péremptoires. L’instauration de cet instrument quasi invisible de déréglementation est certes la manœuvre la plus importante et la plus structurante – ou destructurante – que Lucien Bouchard aura fait subir à l’appareil gouvernemental durant ses cinq ans de règne.         Quand vous observez des ministres hésitants, louvoyants, impuissants à réglementer en des matières aussi vitales que la protection des sols, des forêts, des nappes phréatiques et des cours d’eau, voyez-y la main du Secrétariat et vous ne vous tromperez pas. C’est ainsi qu’au Québec, la logique purement économique prévaut sur la raison écologique, la santé et les droits sociaux.

  Cette même année, 1996, sous la pression de l’UPA, le gouvernement fournit aux gros producteurs agricoles un instrument supplémentaire de non-respect de l’environnement par l’introduction du «droit de produire» (loi 23) dans la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. Cette mesure, renforcée en juin 2001 par la loi 184 – adoptée sous le bâillon -, soustrait les pratiques agricoles aux exigences environnementales et aux règles des tribunaux ordinaires. Elle retire aux élus municipaux et aux communautés locales le droit d’aménager et de protéger leur territoire en tenant compte des besoins et des aspirations des citoyennes et des citoyens.

    En mars 1998, Lucien Bouchard en personne préside le Sommet agroalimentaire de St-Hyacinthe où sont conviés tous les acteurs dans le domaine. L’agriculture industrielle-productiviste reçoit alors sa charte officielle bénie par Premier ministre. Celui-ci galvanise les troupes en leur proposant l’objectif de «doubler la valeur des exportations agricoles d’ici 2005». Les résultats sont fabuleux : les exportations de produits agricoles sont passés de 2,2 milliards de dollars en 1998 à près de 3 milliards en l’an 2000. Le cheptel porcin ne cesse d’augmenter, passant de six millions de têtes en 1998 à neuf millions en 2002. Si la tendance se maintient, l’objectif sera atteint avant la date fixée. Pour cela, les ministères concernés donneront leur aval à l’installation en séries de mégaporcheries, car les «barons du cochon» sont le fer de lance de cette politique d’exportation.

     À chaque congrès annuel de l’UPA, les hauts dirigeants profitent de l’occasion pour faire adopter des résolutions confirmant l’option de ce syndicat unique et exclusif en faveur d’une agriculture industriel, productiviste et subventionnée. C’est ainsi que la concentration des fermes se poursuit. En cinq ans, de 1996 à 2001, le nombre de fermes a dégringolé de 10,7%. Le nombre d’emplois a également chuté de 69 000 à 60 000.

 

La faillite du modèle productiviste

           

        La Grande-Bretagne a commencé bien avant le Québec à transformer ses fermes en usines de production animale et ses champs en réceptacles de lisier et de produits chimiques. Championne du libre-échange tous azimuts, elle a ouvert la voie de l’agriculture productiviste en Europe. Au début des années 1980, Margaret Thatcher, répondant aux pressions de l’agribusiness et de la puissante Farmers Union (l’équivalent de notre UPA), applique à l’agriculture britannique sa politique néolibérale de déréglementation. Le but : rendre ce secteur compétitif et conforme aux règles du marché global. Ses successeurs, le conservateur John Major et le social-démocrate Tony Blair, poursuivent sur la même lancée. Dans les années qui suivent, le ministère de l’Agriculture ferme la moitié des centres sanitaires chargés de contrôler la santé des troupeaux et la qualité des aliments. Le budget des laboratoires gouvernementaux est coupé de moitié.       Des dizaines de postes de vétérinaires sont supprimés. Le nombre d’abattoirs passe de 960 à 320. À la fin, près de la moitié des fermes ont disparu, tandis qu’à l’aval une concentration monopoliste voit le jour : cinq groupes contrôlent totalement la distribution et imposent leurs vues, leurs standards et leurs prix aux producteurs.

    Résultat : un succès mirobolant; depuis 1990, les prix aux consommateurs ont baissé de 10%. C’était, disait-on, le but recherché : le bénéfice des consommateurs. Et pourtant… La Grande-Bretagne importe de plus en plus de produits agricoles. L’horticulture périclite. Les vergers naguère nombreux et si fertiles partout dans la campagne anglaise sont en voie de disparition. Malgré les efforts inouïs qu’ils fournissent pour augmenter leur productivité, la majorité des agriculteurs travaillent à perte : ils survivent grâce aux 30 millions de dollars d’aide annuelle de l’Union européenne. Les marchés déstabilisés en permanence maintiennent le secteur dans l’insécurité.

      Tous ces indicateurs négatifs sonnaient l’alarme depuis plusieurs années. Comme des schizophrènes coupés de la réalité, les politiciens n’entendaient rien… jusqu’à ce que les animaux eux-mêmes se rebellent contre un système contre nature. Vision d’apocalypse! Des millions de carcasses brûlent sur d’immenses bûchers improvisés qui noircissent le ciel d’une fumée toxique. Les moutons tremblants, les porcs bavant la fièvre aphteuse, la vache folle, tous dénoncent à leur manière la course à la productivité et la folie de la déréglementation. Les heureux consommateurs qui sauvaient 10% sur le prix des aliments, sont les mêmes qui, malheureux contribuables, doivent payer la note de cette énorme gâchis : 9 milliards de dollars US pour la fièvre aphteuse seulement. 

       Plusieurs pays d’Europe, contaminés eux aussi par le productivisme, ont compris la leçon. On assiste à une mutation fondamentale dans la production agroalimentaire. La ministre de l’agriculture de la Rhénanie-Nord-Westphalie, en Allemagne, a pris acte de ce changement historique : «La crise de la vache folle doit être pour l’agriculture industrielle ce que Tchernobyl a été pour l’industrie nucléaire : le commencement de la fin». En Allemagne toujours, le chancelier Gerhard Schröder a assigné une nouvelle mission au ministère de l’Agriculture devenu le ministère de la Consommation, de la Sécurité alimentaire et de l’Agriculture; la nouvelle ministre, ex-présidente des Verts, s’est vu confier la tâche d’implanter des méthodes de culture et d’élevage respectueuses de la nature et de la santé des gens. Elle veut notamment que d’ici cinq ans 10% des exploitations se convertissent à l’agriculture biologique, et 20% d’ici dix ans[3].         La Suisse subventionne désormais les agriculteurs qui adoptent des méthodes respectueuses des écosystèmes et des paysages. En Grande-Bretagne même, le ministère de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Alimentation a changé de vocation et a été rebaptisé sous le nom de ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales.

     Au Québec, la flagrante collusion qui existe entre les «intégrateurs[4]» - Shurgain, Canada Packers et autres -, l’UPA et la classe politique continue d’enfoncer l’agriculture dans le productivisme. Le bio reste le parent pauvre du MAPAQ. Le ministère de l’Environnement ignore ce que fait le ministère de l’Agriculture et vice-versa. Le plus grand laxisme règne à la Commission de la protection du territoire agricole laquelle permet facilement l’installation de sites d’enfouissement de déchets dangereux en zone verte. Même si aucun cataclysme n’est encore venu stigmatiser ces politiques à courte vue, leurs conséquences perverses s’accumulent qui affectent non seulement les agriculteurs, mais l’ensemble des citoyens, particulièrement ceux qui habitent les campagnes. Sans compter l’énorme retard qu’accuse le Québec par rapport à l’Europe en matière d’agriculture durable.

       La liste déjà trop longue de ces effets néfastes devraient pourtant suffire à nous faire réfléchir : disparition progressive de l’activité et de l’emploi agricoles; dépeuplement des campagnes et destruction des communautés; érosion et épuisement des sols; pollution des eaux de surface et souterraines; déforestation pour étirer les espaces d’épandage du lisier; contamination des aliments par les pesticides, les antibiotiques, les hormones, les moulées carnées dont on nourrit les animaux et par les OGM dont on ignore les effets à moyen et long termes.

     Les  dirigeants de l’UPA imperturbables jusqu’à maintenant, commencent à sentir le piège se refermer sur le modèle agricole québécois. Sous la pression des État-Unis, les bulldozers appelés OMC et ALÉNA s’en prennent de plus en plus aux agences de gestion de l’offre du Canada et du Québec. «On sent le tapis nous glisser sous les pieds», confesssait récemment le président de l’UPA, Laurent Pellerin. Et d’ajouter, naïf : «Jusqu’à présent, on n’était pas inquiet parce que la position du gouvernement canadien était pratiquement la même que la nôtre. Mais comme en d’autre choses, les États-Unis ont toujours eu la volonté de contrôler le commerce mondial des produits agricoles[5]». Il était temps que le responsable de l’UPA sorte de son ingénuité ou de son opportunisme. Étonnant cependant qu’il ignore encore que la position canadienne en matière d’agriculture, dans ces deux organismes, a toujours été de s’aligner sur celle de l’Oncle Sam

 

Sortir du piège

            Posons comme principe de départ que l’agriculture est une activité trop importante et trop vitale pour la laisser façonner par les intégrateurs, l’industrie chimique et autres prédateurs qui dominent les marchés de l’agroalimentaire. Il faut briser le mythe des bienfaits du libre-échange dans la fixation des prix agricoles. Si, en plein été, les fraises de la Californie se vendent moins chères dans les supermarchés de Québec que les fraises de l’Île d’Orléans, c’est parce que les sans-papiers mexicains sont payés 5$ par jour dans les plantations californiennes et que les multinationales qui les exploitent pompent presque gratuitement les réserves d’eau de l’État pour irriguer des déserts. La fameuse «vérité des prix» mondiaux reposent sur ce genre de distorsions qui pervertissent le commerce international.

    Il faut par ailleurs nous demander à qui profite, au Québec, l’agriculture productiviste et son fameux «droit de produire»? Réponse : aux très gros producteurs, aux intégrateurs et finalement aux oligopoles qui contrôlent les mécanismes du marché mondial. Sous la houlette du syndicat unique et obligatioire, les petits et les moyens producteurs sont entraînés, de gré ou de force, dans une guerre économique, non pas pour  vendre leurs récoltes à des prix plus avantageux, mais pour les produire à un moindre coût, pour le plus grand profit des Loblaws et des Sobeys.

    Pour sortir du piège, il n’y a pas d’autre solution que d’inventer une autre agriculture, une autre ruralité. Comment cela se fera-t-il? Cela se fait déjà. Tout se passe comme si l’énormité des problèmes causés par l’agriculture affairiste produisait des effets inattendus, soit le réveil et le ralliement des forces citoyennes. On voit de plus en plus des ci-devant consommateurs redécouvrir leur statut de citoyens. Le citoyen est celui qui participe à la définition de ses droits dans la cité, et qui se donne les moyens de les exercer et de les défendre. Ainsi donc, à force de dépossession, de précarisation, de destruction des communautés, des régions et des écosystèmes, l’agriculture industrielle engendre des contre-pouvoirs qui se mobilisent pour se réapproprier le territoire, l’air, l’eau et la dignité citoyenne. À cet effet, deux mots-clés : solidarité et réappropriation.

     Parmi tous les organismes, associations et regroupements engagés dans cette lutte, il faut mentionner l’Union paysanne, récemment créée, qui se propose de refonder la ruralité sur les bases d’une agriculture bio-citoyenne[6]. Cette agriculture se veut productive (plus, tout compte fait, que l’agriculture productiviste), saine et sécuritaire, génératrice d’emplois, revitalisante pour les régions et solidaire avec le Sud.

     L’Union paysanne, contrairement à l’arrogante UPA, a le mérite d’avoir compris qu’à l’ère de la globalisation, tout se tient. Il n’y a pas de politique agricole et agroalimentaire valable, sans une politique de l’environnement, sans une politique de l’eau, sans une politique des forêts, sans une politique des régions, sans une politique des transports et sans une politique de la ruralité. Myope et électoraliste, la classe politique ne voit pas cela ou ne veut pas le voir. La reconstruction doit donc se faire sur deux fronts : réappropriation du politique et réappropriation du territoire. Mais tout commence au ras du sol, à la base, en convergence avec les autres les efforts engagés sur nombre d’autres fronts. Ici, pour la réappropriation d’un coin de pays, là, d’une rivière, d’un boisé, d’un espace naturel, d’un air respirable, d’une assiette sans OGM, d’un café équitable, d’une consommation responsable.

     Ce qui est en jeu, c’est le droit des citoyens à un espace habitable, à une eau buvable, à des aliments mangeables, c’est-à-dire sains, sécuritaires et suffisants. La relation entre l’être humain et ce qu’il mange et boit est si vitale que l’agriculture et l’alimentation ne peuvent être considérées comme une simple affaire commerciale et financière.

 

 

 

 

 

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[1] Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde, Du néolithique à la crise contemporaine, Seuil, Paris, 2002,

p. 21.

[2] Jacques Parizeau, Pour un Québec souverain, VLB éditeur, Montréal, 1997, p. 43.

[3] Voir «Et enfin l’agriculture se mit au vert», dans Courrier International, 18-24 janvier 2001.

[4] Dans le langage agricole, l’intégrateur est la compagnie qui contrôle toute la chaîne de production d’une denrée, tel le porc, depuis la production de la nourriture d’engraissement jusqu’à la mise en marché, en passant par les engrais chimiques, la génétique, les médicaments, l’abattage et même le béton. Il s’agit en général de multinationales qui fonctionnent à contrats avec les cultivateurs qui, très souvent, à bout de souffle finissent par vendre leurs fermes à l’intégrateur et deviennent ainsi ses employés. Ainsi se développe un autre effet pervers du productivisme agricole : la prolétarisation des campagnes.

[5] Le Devoir, le 18 février 2003.

[6] Voir Roméo Bouchard, Plaidoyer pour une agriculture paysanne, pour la santé du monde, Écosociété, Montréal, 2002.

© 2013 Jacques B. Gélinas