DOHA OU LE REJET PAR LE TIERS-MONDE

D’UN MARCHÉ DE DUPES

        Le Cycle de Doha, c’est la tentative ratée de l’OMC de faire croire aux dirigeants du Tiers-Monde que l’ouverture tous azimuts de leurs marchés aux produits, services et capitaux des pays riches est synonyme de développement. Mais cette fois, ces dirigeants, auparavant si dociles, ont refusé d’avaler la couleuvre.

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Jacques B. Gélinas

Auteur de Et si le tiers-Monde s’autofinançait et du Dictionnaire critique de la globalisation

 

        En juillet dernier, l’OMC a convoqué à son siège social de Genève un groupe sélect de pays membres pour une rencontre dite de «la dernière chance». Il s’agissait en fait d’un effort désespéré pour amener les dirigeants du Tiers-Monde à conclure le Cycle du développement lancé à Doha, en 2001 (voir l’encadré ci-contre). Il fallait les convaincre d’endosser le vaste programme de libéralisation mis de l’avant par l’OMC, mais concocté de fait par les pays du Nord pour les pays du Sud. Or, une fois de plus, malgré les pressions exercés sur eux depuis sept ans, les dirigeants des pays sous-développés ou en émergence ont refusé d’avaler cette couleuvre.

 

L’intrusion de l’OMC dans un domaine qui n’est pas le sien

           

       Les technocrates de l’OMC s’étaient crus bien malins en donnant le nom de «Cycle du développement» à ce marathon de négociations. En effet, les pays en mal de développement se plaignent depuis toujours de ce que leurs préoccupations n’ont jamais été entendues ni par l’OMC, ni par son ancêtre le GATT. Or, voici qu’à Doha, le développement devenait l’objectif prioritaire d’un nouveau cycle de négociations.

   Manœuvre habile mais périlleuse, car l’OMC se faisait ainsi porteuse d’attentes et d’enjeux qui dépassent largement son mandat. Qu’à cela ne tienne! Créée en marge et même au-dessus de toutes les autres organisations gouvernementales internationales, y compris de l’ONU, l’OMC a tendance à se substituer, chaque fois qu’elle en a l’occasion, aux institutions onusiennes chargées du développement, de la culture, de la santé ou même de l’agriculture et de l’alimentation. Une véritable imposture. Car son action devrait normalement se limiter au commerce, comme l’indique son nom. Mais, au lieu de cela, les multiples accords signés lors de sa création lui permettent de régenter sur tout ce qui, d’une façon quelconque, est trade-related, c’est-à-dire en lien avec le commerce. Concernant le développement, le lien est fort puisque, selon ses dirigeants, «le commerce international est le moteur du développement». Un postulat démenti par les faits, mais avalisé par l’élite économique internationale.

 

Les faux postulats de l’OMC concernant le développement

           

    Quatre postulats fondent l’intrusion de l’OMC dans le champ du développement :

   1-Le commerce constitue, avec l’investissement direct étranger, le moteur du développement.

        Les faits : le commerce en soi, s’il enrichit les commerçants avisés, ne produit ni plus-value, ni valeur ajoutée. Le commerce international peut, jusqu’à un certain point, contribuer au développement, en autant qu’il s’avère équitable. Ce qui, en premier lieu, lance et pérennise le développement, c’est l’investissement productif, effectué en priorité dans l’agriculture; c’est à partir des surplus réalisés en agriculture que les pays aujourd’hui industrialisés ont accumulé le capital nécessaire à leur industrialisation.

 

   2- Le protectionnisme est toujours mauvais, même quand il s’agit de protéger l’agriculture vivrière ou les industries naissantes d’un pays.

          Les faits :  tous les pays aujourd’hui développés ont protégé leur agriculture et leurs jeunes industries, pendant tout le temps nécessaire à une accumulation initiale de capital. En Angleterre, les lois interdisant l’importation de céréales pour protéger l’agriculture sont demeurées en vigueur pendant près de deux siècles, soit de 1660 à 1846. Les États-Unis ont, à l’origine, pratiqué un protectionnisme étanche. Et l’on sait comment ils ne se gênent pas pour le pratiquer encore aujourd’hui, comme on l’a vu dans la saga du bois d’œuvre. Les pays en développement craignent, avec raison, qu’un plus grand accès des produits et services du Nord à leurs marchés contribue à la désindustrialisation de leurs économies toujours fragiles.

     

   3- Les produits agricoles sont des marchandises comme les autres.

 

         Les faits : jusqu’à l’avènement de l’ALÉNA, en 1994, et la signature de l’Accord sur l’agriculture, sous l’égide de l’OMC, la même année, les produits agricoles se trouvaient exclus des accords de libre-échange. Pourquoi cette exception?  Parce que les dirigeants d’alors reconnaissaient que les aliments ne sont pas des marchandises comme les autres; l’humain peut se passer de tout ce qui circule sur le marché – auto, radio, électricité, ustensiles, jouets, etc., mais pas de nourriture. L’ouverture des frontières en matière d’agriculture constitue une menace pour l’agriculture vivrière des pays du Sud et donc pour le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes.

 

   4- L’ouverture des marchés aux produits étrangers est bénéfique à tous, riches ou pauvres.

 

          Les faits : l’ouverture des marchés profitent surtout à ceux qui jouissent d’un surplus de production et qui ont les moyens de faire voyager leurs produits et leurs capitaux. Dans le domaine agricole, cette ouverture profitent aux multinationales de l’agrobusiness, non aux paysans du Tiers-Monde. Le ministre du commerce de l’Inde, Kamal Nath, a exprimé cette réalité dans une phrase lapidaire qui a scellé le sort de la rencontre de Genève : «Je suis prêt à négocier un accord de commerce, pas la vie d’agriculteurs pauvres». Ceux-ci représentent 60% de la population de l’Inde, et plus encore dans beaucoup de pays du Tiers-Monde.

 

Non à un marché de dupes

           

         Que voulaient les principaux protagonistes – les États-Unis, l’Union européenne, et le Japon - du Cycle de Doha? De nouveaux marchés pour écouler leurs surplus de produits agricoles et industriels, pour vendre leurs services et pour investir leurs capitaux. Où se trouvent les nouveaux marchés encore inexplorés ou insuffisamment exploités? D’abord dans les pays émergents – Brésil, Chine, Inde et autres – ou vit plus de la moitié de la population mondiale.

    Les pays riches convoitent aussi les marchés des pays pauvres, au risque de les appauvrir encore plus et de provoquer des émeutes de la faim, comme c’est le cas aujourd’hui dans une quarantaine de pays. En retour, ils promettent une ouverture relative de leurs marchés aux produits agricoles du Sud. Ouverture relative, car les États-Unis et l’Union européenne n’acceptaient qu’une réduction partielle des subventions énormes qu’ils versent à leurs agriculteurs et aux multinationales de l’agrobusiness.

     Les dirigeant du Tiers-Monde ont donc dit non à ce marché de dupes.   

   L’impasse de Doha est révélatrice de l’inviabilité d’un système pervers dont l’OMC s’est faite le porte-étendard. Le marché soi-disant régulateur et auto-régulé est par nature myope et insensible aux problèmes sociaux et environnementaux. Laissé à lui-même, il s’avère incapable d’élaborer une stratégie à moyen et long termes permettant de nourrir tous les humains de la planète dans l’équité et la dignité. Incapable surtout de résoudre les problèmes du sous-développement et du maldéveloppement.

 

La proposition alternative d’Evo Morales

           

          Dans une lettre ouverte, en marge de la réunion de Genève, le premier président autochtone de la Bolivie, Evo Morales, propose un autre type de négociations «ancrées dans le présent et le futur de l’humanité et de la planète». Et il conclut :

En ce XXIe siècle, un «cycle pour le développement» ne peut plus être fondé sur le libre-échange. Il doit au contraire promouvoir un commerce qui contribue à l’équilibre entre les pays, les régions et la Mère Nature, en établissant des indicateurs qui permettent d’évaluer et de corriger les règles du commerce en fonction du développement durable.

 

 

QU’EST-CE QUE L’OMC?

   L’Organisation mondiale du commerce (OMC) est un organisme multilatéral créé en 1994 pour succéder au General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) qui ne touchait que les marchandises, produits agricoles exclus. L’OMC ratisse beaucoup plus large. Son mandat est de supprimer progressivement toutes les entraves – lois, règlements, normes, droits de douanes, etc. – à la libre circulation transfrontalières des marchandises, des services, des capitaux, des produits agricoles et du droit de brevetage des multinationales. C’est l’organisation intergouvernementale la plus puissante de la planète. Son siège social situé à Genève est doté d’une imposante bureaucratie réunissant des centaines d’experts en libre-échange. La grande majorité de ses 153 membres sont des pays du Tiers-Monde.

 

 

 

QU’EST-CE QUE LE CYCLE DE DOHA AUSSI APPELÉ

«CYCLE DU DÉVELOPPEMENT»?

 

 

         En 2001, s’est tenue à Doha, capitale du Qatar, la troisième conférence ministérielle de l’OMC. À cette occasion, l’OMC a voulu lancer un cycle de négociations novateur visant à faire progresser de façon significative la déréglementation des marchés dans les pays encore réticents – pays du  Tiers-Monde -- à l’ouverture tous azimuts de leurs frontières. L’OMC promettait de «mettre leurs besoins et leurs intérêts au centre du programme de travail» mis sur la table. Elle a même surnommé ce programme le «Cycle du développement». Les négociations devaient se terminer en 2004. Mais les pays en développement y ont vu un piège et n’ont pas voulu signer. Depuis lors, l’OMC et les pays du Nord, qui convoitent les marchés des pays du Sud, tentent désespérément de les amadouer. Ils ont encore échoué à la réunion spéciale de Genève, en juillet dernier.

© 2013 Jacques B. Gélinas