REBÂTIR LA DÉMOCRATIE

       La démocratie est une aventure humaine relativement jeune qui se cherche encore. Elle a connu ses premiers et brefs balbutiements dans la Grèce antique[1] pour s’éclipser ensuite pendant plus de 15 siècles. Elle ressurgit dans quelques villes ou communes libres de l’Europe médiévale, entre le Xe et le XIIIe siècle, pour être finalement brisée par les seigneurs féodaux qui dominent l’époque. Cinq cents ans plus tard, elle réapparaît, embryonnaire, dans l’Angleterre des Lumières[2], où elle évoluera lentement au fil des trois siècles suivants.     Mais quand éclatent les grandes révolutions -- américaine, en 1776, et française, en 1789 -- l’idéal démocratique bourgeois acquiert une force telle qu’il finit par ébranler l’ensemble des monarchies occidentales. Peu à peu naîtra une démocratie, d’abord élitiste et incertaine, qui traînera pendant tout le XIXe siècle les relents de la monarchie et de la féodalité, avant de s’implanter définitivement dans tous les États européens. Au pays de Jefferson, les Noirs resteront pratiquement exclus du système politique jusque dans les années 1960. Partout dans le monde, le droit de vote, pourtant présenté comme la clé de voûte du système, a mis du temps à s’étendre à l’ensemble de la population. D’abord réservé aux propriétaires, il s’est peu à peu étendu à toute la gent masculine. Le vote vraiment universel incluant la moitié féminine de l’humanité n’a commencé à être reconnu par une majorité de pays que vers la moitié du XXe siècle.

 

Une aventure perpétuelle, riche et exaltante

           

      Parce qu’elle met en présence des intérêts divers et souvent divergents, et aussi des passions, la démocratie est de par sa nature même une entreprise à risque. Ce n’est pas une théorie qu’il suffirait d’appliquer correctement, mais un idéal appelé à se réaliser au prix de multiples tâtonnements. C’est une aventure perpétuelle, dont l’enjeu, considérable, répond à une des aspirations les plus profondes de l’humanité: l’autoréalisation de la collectivité et des individus qui la composent. C’est le défi de vivre ensemble égaux et différents. C’est la conception de la Cité la plus parfaite et la plus difficile à réaliser, mais aussi la plus belle, la plus riche et la plus exaltante.

 

Le blocage de la démocratie représentative

 

       Quoi d’étonnant si ce régime particulier de gouvernement, le nôtre, que l’on appelle démocratie représentative, demeure perfectible? De toute évidence, ce système, malgré ses nombreux et appréciables apports, n’a pas su réaliser l’idéal démocratique d’Abraham Lincoln qui en donnait cette définition lapidaire: «Le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple». À voir nos dirigeants politiques marginaliser le Parlement, renier allègrement leurs promesses électorales, esquiver le débat public sur des questions aussi vitales que l’environnement, il faudrait plutôt définir la démocratie comme «le gouvernement du peuple par des élus du peuple qui, une fois élus, se fichent du peuple». La démocratie, telle que pratiquée aujourd’hui, apparaît comme bloqué dans son évolution. Il incombe aux générations présentes de la décoincer et de lui insuffler de nouvelles valeurs.

  Le blocage provient d’une exacerbation de sa fonction représentative. Qui dit régime représentatif dit transfert de pouvoir vers les représentants, lesquels, faute de contre-pouvoirs à l’œuvre dans la société civile, perdent peu à peu la connexion avec les représentés. Laissé à lui-même, le pouvoir tend à se durcir et à se ramasser vers le haut. Sous le régime parlementaire britannique, il tend à se concentrer dans un cercle restreint autour du premier ministre, du ministre des Finances et d’une poignée de technocrates perméables aux influences des grands lobbies économiques. Ainsi isolé de sa base, le pouvoir d’État confisque à son profit le pouvoir souverain du peuple déclaré inapte à comprendre et à maîtriser les enjeux politiques.

  Les démocraties sont parfois détruites de l’extérieur, comme ce fut le cas au Chili en 1973, mais le plus souvent elles se désintègrent de l’intérieur. Elles dépérissent quand les gens abandonnent leur statut de citoyens pour se convertir en simples consommateurs-payeurs de taxes. Tout pouvoir glisse vers l’absolutisme s’il n’est  soumis à la surveillance constante des populations. On en voit l’exemple frappant aux Etats-Unis. Danc ce pays qui aime se proposer comme modèle de démocratie, cette vigilance minimale qu’est le droit de vote n’est effectivement exercée que par moins de la moitié de l’électorat total, si bien qu’en fin de compte, le président de cette ploutocratie – gouvernement par les plus fortunés -- se contente souvent d’à peine 25% des voix de ses compatriotes pour s’arroger le droit de les gouverner. Chez nous, ce  n’est qu’un peu moins pire. Et parfois pire, dans le cas des élections partielles et des élections municipales, sans parler des élections scolaires.

 

Oser réinventer un projet politique

           

       Aujourd’hui, le problème se pose en termes nouveaux à cause de l’effondrement de la social-démocratie dans le monde et surtout en raison de cette culture de passivité individualiste, inculquée par le néolibéralisme triomphant. Le système a réussi à convaincre les gens qu’ils seraient bien bêtes de s’occuper de leurs propres affaires quand des technocrates peuvent le faire à leur place et en mieux, étant donné, explique-t-on, la grande complexité de la situation créée par la globalisation de l’économie. Tout se passe comme si notre société était tombée sous l’empire d’un sentiment d’impuissance. Or, «quand on se croit impuissant, on est impuissant», remarquait Cornelius Castoriadis, le philosophe des démocraties antiques et contemporaines.

  La démocratie hyper-représentative que nous connaissons n’est donc pas cette idole intouchable que les médias présentent comme l’expression ultime de l’évolution politique de l’humanité. Elle n’est qu’une forme particulière, défectueuse et provisoire de démocratie que les citoyens peuvent et doivent réinventer en créant des mécanismes qui leur permettent d’avoir prise sur les enjeux d’intérêt public. En quoi, demande le sociologue Pierre Bourdieu, «l’intention d’inventer un projet politique» pourrait-elle s’avérer irréaliste? Après tout, remarque-t-il, les membres de l’Assemblée constituante (1789-1791) et du Congrès de Philadelphie (1774-1776) étaient des gens comme nous, placés dans une conjoncture historique exceptionnelle[3]. Le travail de démocratisation doit se poursuivre. Car ces élites, écrit Pierre Mouterde, qui «ont présidé, au XVIIIe siècle, à l’éclosion des grands idéaux modernes de liberté, d’égalité et de fraternité, ont été incapables de les penser pour l’immense majorité de la société[4]».

 

Pour une démocratie participative

 

       Il s’agit pour nous, à l’aube du troisième millénaire, de briser le consensus néolibéral d’une démocratie confisquée par des monarques élus par défaut, pour reprendre le flambeau des grands idéaux démocratiques que poursuit l’humanité depuis plus de deux millénaires, idéaux aujourd’hui ravalés à des objectifs de croissance, de compétitivité et d’enrichissement individuel. Il s’agit d’oser perfectionner cet indispensable instrument d’autoréalisation personnelle et collective pour le faire évoluer vers une démocratie participative.

  L’avènement en Occident de la démocratie moderne a marqué le passage d’un régime monarchique régnant sur des sujets inégalement dotés de privilèges à une société composée de citoyennes et de citoyens qui tous jouissent des mêmes droits et qui, selon la belle expression de Tocqueville, «regardent la loi comme leur ouvrage». Les temps présents exigent un nouvel affranchissement pour que les gens rabaissés au rang de consommateurs et de contribuables passifs recouvrent leur statut de citoyens.

  Le citoyen est celui qui participe à la définition de ses droits dans la cité, se donne les moyens de les défendre et prend part, suivant ses talents et ses moyens, à l’effort commun de promouvoir, l’un par l’autre, l’épanouissement de l’individu et l’avenir de la communauté.

 

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[1] Une démocratie toute relative dans une société patriarcale – l’État-cité d’Athènes – qui pratiquait l’esclavage et traitait les femmes comme des sous-produits de l’humanité. Dans cette primitive ébauche de démocratie, les femmes et les esclaves ne bénéficiaient pas de la citoyenneté.

[2] En Angleterre, bien que la royauté de droit divin ait cédé la place, en 1688, à une royauté sanctionnée par un parlement aristocratique, ce n’est qu’en 1742 que les structures politiques modernes ont pris forme avec l’apparition du gouvernement responsable, comptable de sa gestion non plus devant le roi, mais devant le Parlement. La démocratie britannique a évolué progressivement vers la monarchie constitutionnelle, tout en demeurant la chasse-gardée des hommes pendant presque tout le XXe siècle.

[3] Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001, Science sociale & action politique, Marseille, Agone, 2002, p. 467.

[4] Pierre Mouterde, Quand l’utopie ne désarme pas, Les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine, Montréal, Écosociété, 2002, p. 55.

© 2013 Jacques B. Gélinas