LE RÉVEIL BRUTAL DE MONSIEUR PARIZEAU

       Il faut féliciter M. Parizeau qui, depuis quelques mois, fait preuve d’un certain courage en osant dénoncer tant l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) que le projet d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). Aucun autre politicien québécois n’a eu cette audace. Pourtant, cette courageuse clairvoyance laisse perplexe car elle s’accompagne d’une incroyable ingénuité. En effet, M. Parizeau continue du même souffle à plaider en faveur du libre-échange, prétendant que l’on peut en endiguer les débordements.  Il déplore la dérive néolibérale de l’ALÉNA, comme s’il s’agissait d’un simple dérapage dû à l’inadvertance des politiciens fédéraux. Comment un homme aussi informé peut-il ignorer que le libre-échange avec les États-Unis conduit obligatoirement à ce néolibéralisme qui commande toute la politique économique états-uniennes, de Reagan à Bush père et fils, en passant par Clinton?

 

Sept ans pour se rendre compte

 

        Dans un livre récent[1], M. Parizeau souligne avec fierté le rôle décisif joué par le Parti Québécois – c’est-à-dire par Bernard Landry et lui-même – dans le processus qui a conduit à la conclusion de cette nouvelle génération d’accords négociés et signés à l’initiative des États-Unis. Cet appui, écrit-il, a permis la réélection de Brian Mulroney en novembre 1988, rendant possible la ratification par le Parlement fédéral, dès décembre, de l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis (ALÉ). Dans Le Québec et la mondialisation, M. Parizeau rappelle que «sans cet appui sans faille» du Québec, l’accord n’aurait jamais pu être ratifié et qu’il n’y aurait jamais eu d’ALÉ  ni par la suite d’ALÉNA.

  Dans ce dernier traité entré en vigueur le 1er janvier 1994, figurent noir sur blanc les articles et les chapitres qui en font, constate aujourd’hui M. Parizeau, «une grande charte des droits des multinationales». Il faut croire que notre économiste, pourtant si perspicace, n’avait pas bien lu le texte de l’accord. Il aura fallu que la multinationale américaine Ethyl Corporation, partant des dispositions de l’ALÉNA, poursuive le gouvernement canadien coupable d’avoir interdit un produit cancérigène, il aura fallu que cette compagnie oblige Ottawa à retirer sa loi et qu’elle empoche 13 millions de dollars en dédommagement pour perte de profitabilité, pour que ce libre-échangiste convaincu en saisisse la portée pernicieuse. Alors, écrit-il, «le réveil a été brutal». Tardif aussi. C’est en mai 2001 qu’il s’est réveillé et qu’il a dénoncé pour la première fois le texte de l’accord. «Il n’est pas évident que le gouvernement canadien ait vu toute la portée de ce qu’il signait», commente-t-il. Et lui non plus ne l’avait ni vu ni prévu. (Il s’en serait confessé, paraît-il, à Porto Alegre où il se trouvait en février dernier, devant un petit cercle de sympathisants.) Nos élites politiques ont donc toutes été dupes. Chose certaine, elles ont joué les apprentis-sorciers en mettant en branle un mécanisme qu’elles ne peuvent plus contrôler.

 

Pourquoi cette dérive néolibérale?

 

        Malgré tout, le professeur n’en démord pas.  Il croit toujours que le libre-échange est non seulement bénéfique, mais inéluctable : «On ne condamne pas les marées… On n’excommunie pas la mer», écrit-il, en introduction de son article. Il oublie que le libre-échange, à la différence des marées, n’est pas un phénomène naturel mais un système conçu, voulu et impulsé par les grands décideurs économiques et politiques. Il oublie ce qu’il vient d’écrire, à savoir que lui-même et Bernard Landry, et non pas une force tellurique fatidique, ont contribué au déchaînement de ce raz-de-marée qui balaie aujourd’hui les Amériques. Si le libre-échange et la globalisation ont acquis cette force supra-étatique, apparemment inéluctable, c’est que traité après traité, loi après loi, les politiciens ont organisé eux-mêmes leur propre capitulation. En tant que Premier ministre, M. Parizeau a lui-même fait ratifier par le Parlement québécois les chapitres de l’ALÉNA touchant les compétences provinciales. Cet assentiment des gouvernants, loin d’être un accident de parcours, est partie intégrante d’un phénomène global. Dans le contexte actuel de la globalisation, la déréglementation - et donc la mise à l’écart volontariste de l’État et le désistement du politique – fait du libre-échange un mécanisme proprement néolibéral.

   Ce n’est pas par hasard ni par accident si l’AMI, l’ALÉNA et le projet de la ZLÉA ont dérivé vers les excès que décrit M. Parizeau. Une «main invisible», celle des compagnies transnationales, les y a poussés. Ce n’est pas un complot, mais simplement de la planification de la part de gens qui voient à leurs affaires.

  Mais l’ex-Premier ministre croit que l’on peut se protéger contre les dérives néolibérales du libre-échange : «On peut être libre-échangiste et refuser les dérives que le néolibéralisme cherche à imposer».  Dans Le Québec et la mondialisation, il passe en revue les instruments dont dispose le Québec pour empêcher que le libre-échange ne devienne «une reddition sans condition».  Quels sont ces instruments? Essentiellement, la Caisse de dépôt, Hydro-Québec, la Société générale de financement, le Mouvement Desjardins et des entreprises bien québécoises comme Vidéotron, Québecor et la Banque nationale. Or, voici que de trois ans après cet inventaire, les faits révèlent la fragilité de ces instruments. Les ambitions commerciales d’Hydro-Québec sur les marchés américains l’obligent à prendre le virage de la compétitivité et donc de l’allégement réglementaire et d’une privatisation larvée. Les dirigeants du Mouvement Desjardins, fascinés le think big d’Elvis Gratton, embrassent de facto les principes du néolibéralisme. Quant à la Banque Nationale, son président a annoncé, il y quelques mois, qu’elle est à vendre… comme pour narguer M. Parizeau qui écrit : «Dans la mouvance des fusions de banques, si jamais le contrôle de la Banque Nationale était vendu au groupe Banque Royale-Banque de Montréal, tout un pan de l’opération s’écroulerait». Il risque d’arriver pis encore : que notre banque nationale se vende à une mégabanque américaine. Et qui dit que Québecor qui a empêché de justesse Vidéotron d’être avalé par un prédateur américain, ne soit à son tour cannibalisé par plus gros que soi? Il suffirait qu’on lui fasse une offre «pas refusable». Comme celle qui a été faite à Vidéotron.

 

Un partenaire à la fois protectionniste et libre-échangiste

 

        Bien naïf donc qui après avoir mis les doigts dans l’engrenage croit pouvoir se protéger des dérives du libre-échange. Dans l’après-René Lévesque, les plus hauts dirigeants du Parti Québécois, se sont évertués à mettre le Québec sur la voie du libre-échange avec les États-Unis. Ils ont cru cette manoeuvre économiquement profitable pour le Québec et politiquement nécessaire pour la réalisation du projet souverainiste. Dans un ouvrage publié en 1987 et longuement préfacé par Jacques Parizeau, Bernard Landry explique sa position[2]. Il croit non seulement dans les vertus du libre-échange, mais dans la générosité des Américains qui, abandonnant leur protectionnisme légendaire, sauront, dans un traité dûment signé, garantir aux produits québécois un libre accès à leur vaste marché. Lui et son préfacier semblent méconnaître ce renversant paradoxe : les États-Unis, en tant que première et seule superpuissance mondiale, peuvent se permettre d’être à la fois férocement protectionnistes et jalousement libre-échangistes, au gré de leurs intérêts du moment. Mais ils ne souffrent pas que les autres en fassent autant! Exemples : le bois d’œuvre, l’acier, le porc et une bonne vingtaine d’autres produits.

   À l’ère de la globalisation, l’Administration américaine ne connaît pas d’autre libre-échange que le libre-échange néolibéral, régi par trois impératifs absolus : déréglementation, privatisation, libéralisation. Cela s’applique non seulement aux produits, mais aussi et surtout aux services et aux investissements. Précisons ici que le mobile des Américains dans la promotion de l’ALÉNA et de la ZLÉA, ce n’est pas tant la libre circulation des marchandises – pour cela, il y avait le GATT, et il y a maintenant l’OMC - que la libre circulation des capitaux, ceux des très gros investisseurs, lesquels se trouvent massivement aux États-Unis. L’ALÉNA leur ouvre un libre accès aux ressources et aux services de ses deux voisins.

   Le libre-échange réel, non pas le libre-échange théorique imaginé par les précepteurs du Parti Québécois, mais le libre-échange effectif, tel que l’entendent ses vrais protagonistes, est nécessairement néolibéral.  Aujourd’hui, il n’existe en pratique qu’une sorte de libre-échange, c’est celui du FMI, de la Banque mondiale, de l’OCDE, de l’OMC, de l’ALÉNA et de la ZLÉA. Celui que veulent et promeuvent les compagnies transnationales, le gouvernement de George W. Bush, de même que le gouvernement de Jean Chrétien et de Paul Martin. Et aussi, il faut le dire, celui de Bernard Landry.

 

Le projet souverainiste pris au piège du néolibéralisme

 

       Prenons acte du fait qu’en liant la conquête de l’indépendance du Québec à la mécanique du libre-échange avec États-Unis, les porteurs du projet ont engagé leur Parti et le gouvernement du Québec sur la pente du néolibéralisme. Ce faisant, ils ont détourné un mouvement qui représentait pour la majorité des souverainistes beaucoup plus qu’une rupture avec le partenaire canadien, jugé indésirable. Sous-jacent à cette volonté d’indépendance, il y a toujours eu un projet de société fondé sur une conception sociale de l’État, plutôt que sur le marché global dérégulé, la compétitivité et la guerre économique.

 

 

 

 

 

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[1] Jacques Parizeau, «Le libre-échange, les droits des multinationales et le dilemme de l’État», in Pierre Paquette (dir.), Le Québec et la Zléa, Un projet pour les Amériques, Éd. Saint-Martin, Montréal, 2002. Dans le même sens, voir aussi, Le Québec et la mondialisation. Une bouteille à la mer?, vlb Éditeur, Montréal.

[2] Bernard Landry, Commerce sans frontières. Le sens du libre-échange, Québec/Amérique, Montréal, 1987.

© 2013 Jacques B. Gélinas