Chaque année, à l’approche de Noël, une fièvre de compassion pour les pauvres s’empare des médias. La Grande Guignolée des médias est devenue une institution. La guignolée, «c’est vraiment le point culminant de l’intérêt des médias pour la pauvreté», commente la firme Influence communication, qui profite de l’occasion pour mesurer l’intérêt des médias pour les questions de pauvreté. En général, cet intérêt est plutôt mince, constatent les analystes de la firme, qui remarquent aussitôt que dans une perspective de relations publiques, cette opération de guignolée «sert certainement autant les médias que cette bonne cause». «Le reste de l’année, les médias se détournent presque complètement du sujet.»

     Ce qui étonne le plus dans le discours qui entoure cet élan annuel de générosité, c’est le fait que les médias parlent très peu du scandale des inégalités et du devoir de justice sociale dans une société aussi riche que la nôtre. Le rôle de l’État dans la solution de ce grave problème n’est pas remis en question. On trouve gentil que des évêques participent à cette œuvre de commisération. On salue les ministres qui versent à des banques alimentaires une part congrue du pécule particulier de leur bureau politique, sans se sentir responsables le moins du monde des progrès de la faim au Québec.

     Certes, mieux vaut être généreux qu’avaricieux et charitable plutôt qu’égoïste, mais rien ne remplacera une réflexion critique sur le système économique à la racine de cette situation. Et plus encore, rien ne remplacera une action concrète pour le changer.

Voici à ce sujet, l’opinion d’Aurelius Augustus, alias saint Augustin, évêque d’Hippone, ville au nord de l’Afrique. C’était au IVe siècle, du temps de la toute puissance de l’empire romain.

     Tu donnes le pain à celui qui a faim, mais il serait mieux que personne n’eût faim et que tu n’aies à donner du pain à personne. Tu vêts celui qui est nu, mais je voudrais que tous furent vêtus et que ce besoin n’existât pas. Faisons donc qu’il n’y ait plus de malheureux. […] L’amour dont tu aimes un homme heureux est plus authentique. Car ne pouvant lui faire de faveur, ton amour gagneras en pureté et en désintéressement. Désire qu’il soit ton égal, vous serez ainsi soumis tous deux à Celui à qui nul ne peut faire de faveur.

Jacques B. Gélinas

Le 14 décembre 2009

LA GUIGNOLÉE DES MÉDIAS

 

Quand la compassion éclipse la justice sociale

© 2013 Jacques B. Gélinas