PETITE LEÇON D’HISTOIRE À L’INTENTION DU SPQ LIBRE

      En mars dernier, une partie de la gauche nationaliste québécoise a décidé de former un «club politique» et de se rallier au Parti québécois dans un double but : tirer le PQ vers des positions plus progressistes et regrouper les forces souverainistes dans un même parti pour «hâter la résolution de la question nationale». Ce club, qui prétend garder son autonomie au sein du PQ, a pris le nom de   Syndicalistes progressistes pour un Québec libre (SPQ Libre).

 Ce ralliement à un vieux parti d’une nouvelle gauche qui, évoquant l’urgence, chercha un raccourci vers le pouvoir n’est pas sans rappeler un épisode marquant de l’histoire politique du Québec.

 

Quand le conservateur Duplessis ouvre les bras à la progressiste ALN

           

       C’était en 1935. La jeune Action libérale nationale joint alors les rangs du Parti conservateur de Maurice Duplessis pour accéder plus rapidement au pouvoir et hâter la mise en œuvre de son programme[1].

  La Grande Dépression sévit au Québec depuis six longues années. Le gouvernement libéral d’Alexandre Taschereau, au pouvoir depuis 1920, ne fait rien ou si peu pour atténuer cette terrible crise économique et sociale. Immobilisme, corruption, patronage éhonté, conflits d’intérêts flagrants (le premier ministre lui-même est membre du Conseil d’administration d’une dizaine de compagnies), tout concoure à rendre le régime du Parti libéral à la fois exécrable et indélogeable.

  Quant au Parti conservateur, il croupit dans l’opposition depuis près de 40 ans. Son conservatisme figé ne colle pas aux inquiétudes et aux aspirations de la population. Même le populiste Camilien Houde, qui l’a dirigé de 1929 à 1932, s’est avéré incapable de le tirer de son inertie. Quand Maurice Duplessis en prend les commandes, en 1933, il ne dispose que de 11 sièges sur 90 à l’Assemblée législative.               L’astucieux politicien de Trois-Rivières n’entend pas en rester là. En deux ans d’opposition, il a observé les méthodes et les roublardises de Taschereau et a beaucoup appris. Mais cela n’a pas donné plus de contenu à un Parti conservateur à court de vision et d’idées.

   De la vision et des idées… Une nouvelle formation politique en voie d’organisation sous le leadership de Paul Gouin en a à revendre.  Devant l’immobilisme désespérant des vieux partis, les milieux progressistes – associations professionnelles, enseignants, étudiants, syndicalistes, coopérativistes, certains éléments du bas clergé - discutent, s’organisent et fondent un nouveau parti : l’Action libérale nationale. L’ALN propose une sortie de crise qui rejoint le sentiment national des Québécois. Il s’agit d’un programme précis et détaillé de «restauration sociale» et de «libération économique» qui s’inspire des idées de l’École sociale populaire et des thèses de l’économiste Édouard Montpetit. Le penseur et porte-parole le plus brillant de l’ALN est le docteur Philippe Hamel qui prône «le retour à la Province de ses richesses naturelles». Chiffres et documents à l’appui, il démontre la nécessité et la faisabilité d’une nationalisation progressive des «trusts de l’électricité». Objectif : doter les Canadiens-français d’un puissant levier de développement économique et social.

  Les dirigeants de l’ALN brûlent d’impatience d’arriver au pouvoir pour mettre ces idées en application, mais se sentent incapables de détrôner Taschereau tant la machine électorale du vieil aristocrate, grassement huilée par les lobbies de toutes sortes, leur paraît invincible.

  Duplessis aux aguets observe avec appréhension et une certaine fascination la montée de cette nouvelle force politique. Lorsque les dirigeants de l’ALN viennent lui proposer de former une alliance pour débarrasser le Québec du régime Taschereau, il leur ouvre grands les bras.

 

Un front uni contre l’ennemi du peuple

           

        Le 7 novembre 1935, le Parti conservateur et l’ALN signent une entente en vertu de laquelle ils constituent «un front commun contre l’ennemi du peuple de la province de Québec, le régime Taschereau». Cette alliance tactique, qui réunit des vieux conservateurs, francophones et anglophones, d’anciens libéraux radicalisés ainsi que du sang neuf porté par les militants nationalistes, prend le nom significatif d’Union nationale. Maurice Duplessis en revendique la présidence alléguant son expérience politique. En contrepartie, il promet à ses alliés des postes clés dans son futur cabinet. Il signe «à deux mains», selon son expression, un document par lequel il s’engage à respecter les grands axes du programme de gouvernement de l’ALN.

  Pour l’élection du 25 novembre 1935, les deux formations alliées garderont leur identité propre. Le scrutin donne à l’Union nationale 42 sièges, dont 26 enlevés par des candidats de l’ALN. Décontenancé par ce déferlement d’une pensée politique cohérente dans l’enceinte du Parlement et déstabilisé par les assauts acérés d’un Duplessis armé de l’argumentaire décoiffant de l’ALN, Taschereau est bientôt contraint à la démission.

  En quête d’une nouvelle légitimité, son successeur Adélard Godbout appelle le peuple aux urnes pour le 17 août 1936. Cette fois, Duplessis, qui a éliminé toutes tendances autonomes à l’intérieur d’une Union nationale consolidée, remporte une éclatante victoire : 76 sièges et 58% du vote populaire. Dès le lendemain, il appert que le premier ministre élu n’entend céder aux chefs de files de l’ex-ALN que des portefeuilles secondaires dans son cabinet ou rien du tout. À Philippe Hamel que tous voyaient à la tête d’un ministère important, il offre cyniquement la présidence de l’Assemblée législative. Profondément blessé, Hamel considère cette proposition comme un affront.       Ceux de ses collègues qui resteront seront rapidement neutralisés, cooptés ou éjectés. Et Paul Gouin? Le «cheuf» avait réussi à le tasser hors piste dès avant l’élection.

  Pragmatique, Duplessis saura garder de la plateforme de l’ALN une seule idée qu’il avait jugée politiquement rentable : l’autonomie provinciale.

 

La morale de cette histoire

 

       René Chaloult, un des membres les plus respectés de l’ALN, rapporte dans ses mémoires la remarque sidérante qu’il s’est attirée quand il a reproché à Duplessis d’avoir trahi ses engagements : «Écoute René, t’es pas un enfant; à ton âge tu devrais comprendre qu’un programme c’est bon avant les élections et les élections sont terminées[2]».

  Voyant son projet confisqué, le docteur Hamel ne put que constater, mais un peu tard, qu’il avait été bien naïf : «Nous lui avons tenu l’échelle pour lui permettre de monter jusqu’au sommet; rendu en haut, il a donné un coup de pied sur l’échelle et nous a regardés avec dérision[3]». Non seulement naïfs, mais manifestement trop pressés ces dirigeants qui détenaient la clé d’une évolution émancipatrice de la société québécoise.

  La morale de cette histoire, c’est qu’un jeune parti porteur d’une vision politique alternative ne peut emprunter le véhicule d’un vieux parti qui a longtemps goûté le pouvoir sans risquer de se faire charrier. Le plus sûr et le plus rapide n’est-il pas de construire et de conduire son propre véhicule avec des gens qui partagent la même vision de la société et de l’intérêt public?

 

 

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[1] Le lecteur avisé saura tenir compte des différences évidentes autant que des similitudes qui existent dans cette mise en comparaison de deux situations politiques distantes de sept décennies.

[2] René Chaloult, Mémoires politiques, Éditions du Jour, Montréal, 1969, p. 67

[3][3] Id. ib., p. 99.

 

 

 

 

 

Comment l’Action libérale nationale (ALN) s’est fait récupérer par Duplessis

© 2013 Jacques B. Gélinas