LES SOPHISMES DE JOHN SAUL SUR LA GLOBALISATION

      John Saul fait actuellement la grande tournée des médias pour faire la promotion de son dernier essai intitulé La mort de la globalisation. Sauf dans Le Devoir (8 mars 2006) qui souligne son insoutenable légèreté, il est accueilli partout comme un oracle. Ce n’est pas rien : à la surprise de tous, il annonce la mort de la globalisation.

        Si cette prophétie peut en réjouir certains, elle peut par ailleurs faire beaucoup de mal. Dans leur ensemble les propos du célèbre auteur sont misleading c’est-à-dire fourvoyeurs. Car le processus de globalisation, loin de décliner, suit imperturbablement son cours.         Même si ses protagonistes se sentent désormais surveillés par le mouvement altermondialiste, ils ne renoncent à rien. C’est plus que jamais la poursuite en zig-zag ou en droite ligne, selon les cas, de la déréglementation, de la privatisation et de la marchandisation de toutes les ressources et de toutes les activités humaines. Il faut vraiment se boucher les yeux et les oreilles pour ne pas percevoir ce mouvement actuellement au Québec et au Canada… et partout ailleurs.

  Voici quelques exemples de la pensée approximative de l’auteur de La mort de la globalisation :

  • D’abord la terminologie. Quand on lui demande s’il voit une différence entre globalisation et mondialisation, John Saul répond par une esquive : «La terminologie n’est pas  importante», «Donner une définition, c’est proférer une platitude» (Le Devoir, le 8 mars 2006). Pourtant, dans une entrevue au journal Voir (9 mars 2006), il déplore qu’«aujourd’hui on a tendance à confondre globalisation et internationalisme. Dans un tel contexte, il est difficile d’avoir une conversation sérieuse sur ce sujet». En effet, difficile de traité sérieusement d’un problème, si on ne sait pas de quoi l’on parle. En ce sens, John Saul ne fait guère avancer la compréhension du monde dans lequel nous vivons, vu sa propension aux pirouettes verbales et sa constante imprécision dans les termes.

  • «La globalisation est une idéologie.» Là commence la légèreté de son essai: il considère la globalisation comme une idée, un discours : «L’idée de gérer le monde à travers le prisme de l’idéologie». Or, la globalisation est d’abord et avant tout un système économique : c’est la version contemporaine d’un capitalisme géré par des intérêts économiques transnationaux. L’idéologie – nommément le néolibéralisme - arrive pour rationaliser ce capitalisme extrême et le justifier aux yeux du grand public. Autrement dit : le projet des multinationales d’englober dans le marché toutes les ressources de la planète est survenu avant le discours des économistes et des politiciens sur la globalisation.

  • «Le déclin de la globalisation commence en 1995.» Au contraire, c’est cette année-là que la globalisation a reçu sa consécration officielle et un coup décisif d’accélération avec l’entrée en vigueur, le 1er janvier 1995, de l’Organisation mondiale du commerce. L’OMC, avec la trentaine d’accords qu’elle régit, est l’institution centrale chargée de faire accepter par tous les pays du monde les consignes de la globalisation. En 1995, 117 pays en faisaient partie; aujourd’hui, ils sont 149 qui, en signant leur adhésion à l’OMC, ont donné leur assentiment à la globalisation. En 1995, pour la première fois dans l’histoire du monde, les services, les investissements, les droits de propriété intellectuelle et l’agriculture ont été intégrés dans un traité multilatéral global de libre-échange.

  • La globalisation veut la disparition de l’État-nation.  Rien de plus faux. Le système veut la réduction des dépenses publiques et l’affaiblissement de la démocratie, mais il a besoin d’un État fort pour encadrer légalement la propriété privée, maintenir l’ordre public, protéger au besoin l’accès aux ressources (comme c’est le cas actuellement au Moyen-Orient et en Asie centrale) et pour favoriser l’expansion des marchés. Ça prend un État fort pour maintenir 750 bases militaires dans le monde. Cet État, le plus puissant du monde, prie ses alliés, dont le Canada, de renforcer leur pouvoir de répression et de combat. En bref : la globalisation veut une démocratie affaiblie dans un État fort!       

  • «L’autocastration des dirigeants politiques qui se déclare sans pouvoir». Pourquoi cette automutilation? Dans la logique de Saul, c’est un égarement, une sorte de faiblesse qu’ils ont eue. L’histoire dit plutôt qu’ils ont subi des pressions et qu’ils se sont laissés castrer volontairement par les lobbies des Global corporations. Les mêmes lobbies qui ont institué l’OMC, au cours de l’Uruguay Round (1986-1994). Ils étaient tous là - Monsanto, American Express, IBM, la Business Roundtable, etc. -  pour pousser leurs intérêts. Pour continuer dans la métaphore de John Saul, disons que les politiciens sont devenus des eunuques en ce qui a trait aux services publiques et environnementaux, mais des eunuques utiles aux intérêts privés. C’est bien connu que les eunuques font d’excellents contre-maîtres.

  • «Les États redeviennent protectionnistes et nationalistes».  Pour John Saul, voilà la preuve du déclin de la globalisation : on assisterait au retour du protectionnisme et de l’État-nation. Saul en voit la preuve dans quelques cas récents plus visibles d’intervention de certains États forts. Ce qui est vrai, c’est que si certains États, comme les États-Unis et la France, font preuve de protectionnisme, ils ne laissent pas pour autant d’être libre-échangistes et globalisateurs. Cependant, seuls les États très forts peuvent se permettre d’être à la fois protectionnistes et libre-échangistes. Et notez que les Etats-Unis ne permettent pas que les autres en fassent autant! Le cas du bois d’œuvre est une belle illustration de ce deux-poids-deux-mesures.

 

       En somme, ce qui fait défaut à John Saul, c’est un cadre général d’analyse et plus de rigueur dans les termes. Néanmoins, son discours écrit et parlé peut favoriser une certaine prise de conscience. Sa célébrité contribue à mettre en relief quelques grandes vérités : que la globalisation ça ne marche pas, qu’elle n’a pas tenu ses promesses (dommage pour ceux qui y ont cru…); qu’il faut remettre l’économie à sa place; que c’est dans les couches populaires que surgissent et surgiront les idées pour repenser l’avenir.

        Quant au peu de cas qu’il fait de l’importance de bien nommer les choses je laisse Albert Camus lui répondre : «C’est ajouter aux malheurs du monde que de mal nommer les choses».

© 2013 Jacques B. Gélinas