DES IDÉALISTES À QUI L’HISTOIRE A DONNÉ RAISON

       Tous ceux qui, dans l’histoire de l’humanisation du monde, ont lutté pour l’élargissement de l’espace de liberté et de justice ont été, en leur temps, taxés d’idéalistes par les pouvoirs en place. Et pourtant, à force de conviction et de ténacité, ces idéalistes ont réussi à faire triompher le paradigme de la liberté, de l’équité et de la solidarité. Pourquoi ? Parce que leurs revendications allaient dans le sens de l’histoire.

 

L’idéalisme des anti-esclavagistes

 

      C’est le cas des abolitionnistes, ceux qui pendant de longues décennies ont lutté pour l’abolition de l’esclavage. Une cause exemplaire qui ressemble, à bien des égards, à celle des opposants à la globalisation.

 

  Au xviiie siècle, le trafic et l’utilisation d’esclaves étaient parties intégrantes d’un nouvel ordre économique mondial présidé par la Grande-Bretagne. L’entrée en force des machines et du grand capital dans les nouvelles manufactures révolutionnait la production. Cette «révolution industrielle», comme on l’a appelée, donnait lieu par ailleurs à une croissance prodigieuse du commerce international. Le travail esclavagiste constituait un des facteurs les plus rentables du système. Sans esclaves, pas de ­coton bon marché, et sans cette abondante fibre blanche venue d’Amérique, l’industrie textile britannique, fer de lance de sa révolution industrielle, ne pouvait décoller et éliminer la concurrence asiatique. En ce siècle des Lumières, les élites approuvaient et louaient sans réserve l’ordre établi. En 1778, deux ans après la parution de La richesse des nations d’Adam Smith, le révérend Thomas Thomson publiait un traité de morale sur la question esclavagiste, un ouvrage qui tombait à point pour conforter les pratiques du temps. Son titre : Le commerce africain des esclaves noirs et sa consistance avec les principes de l’humanitarisme et des lois de la religion révélée. Dans la théologie du révérend, les gens d’affaires qui achetaient et vendaient des Africains sur les marchés de Liverpool et de Bordeaux, de même que les Américains qui les rachetaient et les utilisaient, accomplissaient une œuvre pie en arrachant ces millions de nègres à leur sauvagerie pour les intégrer, fût-ce de force, dans la civilisation chrétienne et dans la modernité.

 

   Ainsi donc, une pratique aujourd’hui considérée comme une infamie faisait, hier, partie intégrante d’un système socioéconomique et culturelle que l’on croyait indépassable et bienfaisant pour tous, même pour ses victimes. Les abolitionnistes, longtemps taxés d’idéalistes et de fauteurs de troubles, n’ont eu gain de cause qu’après plus d’un siècle de lutte acharnée. En plus de mettre en échec un mode de production et à un commerce très lucratif pour la bourgeoisie industrielle, ils ont renversé un paradigme profondément ancré dans les esprits à savoir que le travail esclavagiste était nécessaire à la prospérité économique et s’accordait avec les principes de l’humanisme chrétien.

 

 

Ces anti-colonialistes qui «labouraient la mer»

 

     On peut dire la même chose, mutatis mutandis, du combat des anticolonialistes. De Bolivar à Ho Chi Minh, ils étaient tous des idéalistes qui, selon le mot du Libertador sud-américain, labouraient la mer. La mer insondable de l’idéologie, des préjugés, de l’aliénation et des pratiques coloniales.

 

La longue marche du mouvement féministe

 

       Un autre combat, encore inachevé, celui du mouvement féministe, a été déclenché par des femmes animées d’un idéal de justice qui heurtait de front un machisme plusieurs fois millénaire, défendu bec et ongles par tous les pouvoirs séculiers et religieux. Les pionnières de cette longue marche se voyaient traitées non seulement d’idéalistes, mais de névrotiques et de dénaturées. Au Canada, le machisme avait si bonne conscience que les femmes durent faire appel au plus haut tribunal de l’Empire britannique pour se faire reconnaître, en 1929, comme personnes humaines dans la constitution du pays.

 

La tenace pionnière de l’écologie moderne

 

      Les précurseurs de l’écologie moderne furent également taxés de fieffés idéalistes, car ces femmes et ces hommes affrontaient eux aussi de puissants intérêts. C’est une honnête biologiste, Rachel Louise Carson, qui donna l’alarme en 1962. Dans un livre brûlot, intitulé Le printemps silencieux, elle décrivait les effets dévastateurs de la première génération d’agents agrochimiques, dont le tristement célèbre DDT, et suivait à la trace le cheminement délétère de ces poisons dans l’environnement et dans la chaîne alimentaire. Elle s’est vue aussitôt attaquée et tournée en derision par une coalition des multinationals de l’agrochimie, Monsanto en tête, par le ministère américain de l’Agriculture et même par l’American Medical Association. Les grands médias la dépeignaient comme «une femme hystérique, non qualifiée pour traiter un tel sujet». «Une femme fragile, emportée par l’émotion», tranchait le magazine Time. Aujourd’hui, Rachel Carson est saluée dans le monde entier comme une écologiste d’avant-garde, intelligente, perspicace et courageuse. Faisant amende honorable, 37 ans plus tard, le même magazine Time, dans un numéro spécial (29 mars 1999) de fin du deuxième millénaire, la classe au nombre des «100 scientifiques qui ont le plus influencé le cours de l’histoire au XXe siècle».

 

Toutes ces pionnières et pionniers avaient en commun un idéal de solidarité et de justice.

 

Éloge de l’idéal et des vrais idéalistes

 

      En somme, les idéalistes, au sens péjoratif du terme — ceux qui ont tendance à rêvasser, à négliger le réel, à caresser des chimères — ne sont-ils pas plutôt les globalisateurs qui ont fait le rêve insensé de bâtir un monde fondé sur leurs intérêts personnels et sur l’accaparement illimité de richesses ? Un monde régi non pas par la société démocratiquement organisée, mais par les mécanismes aveugles du marché et, en dernière analyse, par une poignée de privilégiés du système.

 

  Si par ailleurs on entend par idéalisme le fait d’être mû par un idéal de solidarité, d’équité et de respect de la biosphère, alors les antiglobalisateurs s’en réclament volontiers. S’il est idéaliste de proposer un autre système d’utilisation et de répartition des ressources, un système moins destructeur et moins inégalitaire que celui imposé par le capitalisme néolibéral, en ce cas, les opposants à la globalisation ­acceptent le compliment. Ils estiment que c’est tenir compte des réalités humaines et matérielles et les apprécier avec justesse que d’envisager un ordre socioéconomique, solidaire et équitable, fondé sur la démocratie et le respect de notre habitat terrestre.

 

  Nier la possibilité d’une solution de rechange, c’est accepter la fatalité d’un système devenu antisocial, antidémocratique, anti-écologique et, en fin de compte, anti-économique. C’est surtout méconnaître le potentiel de créativité de l’humanité et sa capacité d’orienter son propre destin.

 

Un défi colossal

 

      Le défi est colossal, il est vrai. Il s’agit ni plus ni moins de repenser et de refonder le monde : repenser la place de l’homme sur la planète Terre ; repenser le progrès, le sens de l’activité économique et la notion de partage solidaire ; repenser les rapports entre la moitié féminine et la moitié masculine de l’humanité ; repenser les relations entre les nations et les organisations internationales. Un objectif qui va certes à l’encontre de la globali­sation, laquelle prône l’individualisme, la compétition, la guerre économique et la concentration extrême de la richesse, au détriment des communautés et des ­écosystèmes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Extrait de La globalisation du monde. Laisser faire ou faire?, Écosociété, Montréal, 2000, p. 245-248)

© 2013 Jacques B. Gélinas