DES NOUVELLES DU PREMIER FORUM SOCIAL CHILIEN

    Deux visions divergentes de la société et du monde s’opposaient à Santiago du Chili, en cette fin de semaine du 19-21 novembre 2004 :

 

  • la vision néolibérale des dirigeants économiques et politiques réunis pour le XVe Sommet de l’APEC[1], sous l’œil hégémonique des USA, dans le but de consolider l’emprise des compagnies transnationales sur les ressources de la région et du globe, par le biais d’un marché global déréglementé et d’investissements étrangers massifs, libérés des entraves d’un contrôle national démocratique.

 

  • la vision solidaire de la société civile chilienne et de ses centaines d’associations, organisations et fédérations non gouvernementales de toutes sortes, regroupées sous le chapeau du premier Forum social chilien, dans le but de reconstruire un monde où les ressources de la région et du globe seront démocratiquement protégées et entretenues, et  solidairement partagées entre toutes et tous.

 

  Le Forum social chilien (FSCh) est né dans la foulée du Forum social mondial (FSM). Pour bien marquer qu’il s’inscrit dans la même mouvance, il en a emprunté le leitmotiv en l’enracinant dans la réalité chilienne :

               

                      OTRO MUNDO ES POSIBLE…     OTRO CHILE TAMBIÉN.

             UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE…   UN AUTRE CHILI AUSSI.

 

     Ses organisateurs ont fait de ce rassemblement citoyen un espace ouvert, divers, démocratique, dynamique et sympathique. Huit mille participants inscrits ont participé à 240 ateliers, panels, tables rondes et conférences pour échanger leurs expériences de développement local, créer des réseaux et élaborer des propositions alternatives pour une société juste, solidaire et respectueuse de l’environnement.

    L’opposition entre les deux visions susmentionnées s’est vertement manifestée à l’occasion de la marche festive qui a marqué l’ouverture du Forum : 60 000 citoyennes et citoyens ont envahi la rue pour clamer leur opposition aux politiques néolibérales de l’APEC mises en évidence par la présence paranoïaque de George W Bush dans la capitale chilienne. Un cri de ralliement résumait une prise de conscience collective : NO APEC, NO BUSH.

 

Le Chili, laboratoire d’expériences économiques et sociales

           

      «Depuis 30 ans, le Chili s’est converti en un vaste laboratoire d’expériences économiques et politiques», a constaté d’entrée de jeu un conférencier invité, le sociologue brésilien Emir Sader, cofondateur et membre du Conseil du FSM. En 1971, la population chilienne a eu l’audace d’élire un gouvernement dirigé par Salvador Allende qui proposait «l’instauration du socialisme par la voie démocratique». Une audace chèrement payée, car l’Empire ne pouvait tolérer qu’un pays du Tiers Monde donne le mauvais exemple d’un développement économique et social non capitaliste,- démocratique de surcroît. Après avoir renversé dans le feu et le sang le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende, en 1973, le dictateur Pinochet a livré le pays aux Chigago Boys qui en ont fait le laboratoire de la nouvelle orthodoxie néolibérale. C’est en effet au Chili qu’ont été expérimentées, pour la première fois, les quatre consignes de la globalisation néolibérale, à savoir : déréglementation, privatisation, libéralisation et réductions des dépenses gouvernementales particulièrement dans le social, le culturel et l’éducation.

     En 1989, la dictature a été forcée par la rue à faire place à un régime démocratique, cependant encadré et mitigé par l’institution militaire. L’actuel gouvernement dirigé par une coalition de centre-gauche pratique - stupéfiant paradoxe! - une politique de droite. Le président Ricardo Lagos membre du Parti socialiste, le Parti de Salvador Allende, s’inscrit, somme toute, dans l’axe économique édictée par les Chicago Boys.

  C’est dans ce contexte que la société civile chilienne, qui achève de se libérer des traumatismes de la dictature militaire, s’est lancée dans l’organisation de ce magistral Forum social national, en écho au Forum social mondial de Porto Alegre.

 

La tente des femmes plantée au centre du FSCh

           

      Ce qui a caractérisé ce premier grand rassemblement de la société civile chilienne, c’est sans doute la place importante qu’y ont prise les femmes. Des dizaines d’organisations féminines se sont donné rendez-vous sous une même tente – la Carpa de las mujeres - plantée au centre du site principal du Forum. Ainsi, le kiosque de «L’Association nationale des femmes rurales et indigènes» s’est trouvé voisin de celui de «L’Institut de la femme» de la capitale. «Le Regroupement des femmes de la Zone du charbon» campait aux côtés du «Réseau santé et droits sexuels et reproductifs». Les Chiliennes avaient invitées des combattantes du Brésil, de Colombie, de l’Équateur, du Guatemala et d’Haïti pour partager leurs luttes et leurs espoirs.

      Remarquable aussi la présence au coeur du Forum des peuples autochtones Mapuche, Quéchua et Aymara qui, après de longs siècles d’oppression et de soumission, connaissent aujourd’hui une renaissance faite de revendications économiques, politiques et culturelles.

 

Un patient labeur de reconstruction à la base

 

      Un premier constat s’est dégagé des interventions qui ont marqué la clôture du Forum : les défis sont énormes, globaux, inter-reliés, car il s’agit de contrer un puissant lobby économique transnational qui exerce un contrôle aussi discret qu’efficace sur le pouvoir politique.   Cela ne sera possible qu’au prix d’un patient labeur de construction d’un nouveau sujet social, protagoniste de  changements historiques et qui n’a d’appui que ses propres forces. Les syndicats, sortis terriblement affaiblis de la dictature, commencent à peine à se reconstruire en une force sociale. Tous ont compris que la seule façon de résoudre les problèmes de ce pays réside dans l’union de toutes les forces vives, une union qui englobe le communautaire et l’associatif.

  Une nouvelle coalition d’une quinzaine de partis de gauche appelée Podemos - «On-est-capable» - vient de marquer des points sur la scène politique municipale, en récoltant 9,4% du suffrage populaire. Son but est de conquérir le pouvoir, mais on est conscient que tout se joue dans un rapport de force. Il ne suffit pas, pour changer les choses, de se hisser au pouvoir par une habile stratégie électorale. Un membre de cette coalition qui participait au Forum remarquait avec justesse : «Celui qui n’a pas avec lui les organisations sociales, ne disposera pas de la force nécessaire pour implanter ses idées».

 

 

 

 

[1] Crée en 1989, l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) est le pendant de la ZLÉA pour la zone Asie-Pacifique.  Cette organisation soi-disant informelle comprend 21 «économies», dont les Etats-Unis, la Russie, la Chine et évidemment le Canada. Elle s’est assigné l’horizon 2010 pour la signature d’un traité de libre commerce et de libre investissement, mais elle a déjà fortement contribué à l’implantation d’une logique néolibérale dans la région.

© 2013 Jacques B. Gélinas