LE PARTI QUÉBÉCOIS EST-IL RÉCUPÉRABLE?

       Une question lancinante taraude la nouvelle gauche québécoise : peut-on faire confiance au PQ pour la réalisation d’un projet de société fondé sur la solidarité, l’équité, la parité homme-femme, le respect de l’environnement et une démocratie renouvelée?

  Pour la gauche politiquement militante, rassemblée autour de l’Union des forces progressistes, du Parti Vert ou du projet que mûrit Françoise David, le dilemme s’énonce comme suit : soit se lancer libre dans l’arène électorale comme au dernier scrutin, au risque de ne recueillir au total qu’un maigre 2% du vote populaire; soit faire alliance avec le PQ afin d’obtenir plus rapidement audience à l’Assemblée nationale et dans les grands médias.  

  Pierre Dubuc, éditeur et rédacteur en chef de l’aut’ journal, le périodique de gauche le plus répandu (tirage : 35 000) au Québec, a fait son choix. Depuis un certain temps, il fait campagne dans ses éditoriaux pour que les partis de gauche, faisant corps avec les syndicats et les mouvements sociaux, négocient une alliance avec le PQ. Dans un récent bouquin intitulé L’autre histoire de l’indépendance, il nous livre le fond de sa pensée à ce propos.

  Dans cet essai, Dubuc évoque la mémoire de Pierre Vallières pour étayer sa stratégie. Il nous rappelle qu’en 1972 Vallières, dans un revirement spectaculaire, publiait L’urgence de choisir où il invitait la gauche à considérer le PQ «comme un instrument de libération».         Renonçant à l’action politique violente, l’auteur des Nègres blancs d’Amérique proposait d’investir le PQ pour amener ses dirigeants à se convertir à la cause d’une révolution sociale. Ceux-ci «seront contraints, écrivait-il, d’adopter un comportement plus révolutionnaire à cause, d’une part, de l’hostilité des milieux d’affaires […] et, d’autre part, de l’ampleur des transformations sociales exigées par la population dans son ensemble.» Vallières, on le voit, avait acquis la conviction que le PQ pouvait être récupéré par la gauche radicale. Son idée s’est vite révélée aussi irréaliste que la précédente de faire l’indépendance du Québec par les armes. Déçu par le résultat de ses premières avances auprès du PQ, il abandonna complètement «la lutte de libération nationale» pour aller se réfugier dans la contre-culture, quelque part dans les Hautes-Laurentides. Par la suite, il se consacrera à des causes humanitaires.

  Voilà donc que Dubuc ressuscite l’appel non entendu de Vallières, estimant qu’il s’agit d’un «rendez-vous manqué avec l’histoire». Dans l’essai susmentionné, il s’emploie à démontrer que cette stratégie était la bonne et aurait réussi SI la gauche radicale d’alors ne s’était pas emberlificotée dans ses théories marxistes-léninistes-maoïstes, SI Claude Morin n’avait pas tiré le PQ vers l’étapisme et vers la droite, SI René Lévesque ne s’était pas laissé convaincre par Claude Morin, SI Paul Desmarais n’avait pas entraîné la bourgeoisie d’affaires dans le giron d’Ottawa, SI la population avait été plus politisée, SI les sciences sociales québécoises n’avaient pas été si médiocres et, surtout, SI Vallières lui-même ne s’était pas défilé «sans chercher à mettre en pratique ce qu’il prônait» (p.37).

  Malgré tous ces SI qui mettent à nu le caractère chimérique de la proposition Vallières, Pierre Dubuc n’hésite pas à la reprendre à son compte pour proclamer à son tour «l’urgence de choisir le Parti québécois». Il termine son livre en affirmant qu’aujourd’hui «l’interpellation célèbre de Pierre Vallières retentit avec toute sa pertinence».

  Précisons que Dubuc présente un projet plus sophistiqué que celui de Vallières. Il explique dans son dernier éditorial (l’aut’ journal, février 2004) que «pour sortir de la marginalité, la gauche syndicale et progressiste doit constituer une tendance organisée et reconnue à l’intérieur du Parti québécois avec la perspective d’y défendre ses idées et de faire élire un certain nombre de ses porte-parole lors d’éventuelles élections partielles et, bien entendu, lors du prochain scrutin général.»  Et de spécifier qu’il s’agirait de revendiquer une sorte de proportionnelle à l’intérieur du PQ de manière à constituer une tendance organisée, une cohabitation au sein du parti.

  Pour accréditer sa proposition, le rédacteur en chef de l’aut’ journal a pris sur lui de tâter le chef du PQ. Il est allé le rencontrer «pour prendre la mesure du coup de barre qu’il est prêt à imprimer à son parti» et pour lui offrir le renfort de la gauche lors des prochaines joutes électorales.  On peut lire dans le numéro de décembre-janvier de l’aut’ journal, le compte rendu de cette entrevue où Bernard Landry répond par l’affirmative à toutes les attentes de l’intervieweur qui, apparemment, ne lui a posé aucune question embarrassante. On ne peut s’empêcher de noter le côté naïf, voire pathétique d’une telle démarche : aller quémander une petite place au chef défait d’un vieux parti qui, pendant toutes ses années de pouvoir, n’a prêté qu’une attention minimale aux revendications des forces progressistes, alors même que le mécontentement et la colère grondaient partout au Québec.

  Ne soyons pas dupes : pour accepter qu’une vraie formation de gauche prenne place à l’intérieur du parti, les dirigeants péquistes poseront des conditions. Bernard Landry l’a du reste expressément signifié à Pierre Dubuc en trois mots qu’il a pris soin de répéter : «La discipline républicaine». En clair, cela veut dire : «Unité de commandement et le commandant, c’est moi!».

  Par ailleurs, pour que la gauche puisse récupérer ou «fréquenter» le PQ, il faudrait que l’establishment péquiste renonce à la logique néolibérale qu’il partage, somme toute, avec les deux autres partis conventionnels. Il faudrait que ses dirigeants dénoncent les accords de libre-échange avec les États-Unis, c’est-à-dire brûler ce qu’ils adoraient.

 

 

ENCADRÉ

QUE FAIRE?

 

      Le Parti québécois n’étant ni récupérable ni «fréquentable», quelle conclusion la nouvelle gauche doit-elle tirer de ce débat? Tout indique qu’il n’y a pas de raccourci pour prendre le pouvoir, surtout quand un parti progressiste se veut l’expression d’un ordre nouveau, fondé sur des valeurs de solidarité, d’équité, de parité homme-femme et de respect des écosystèmes. Le chemin le plus court, sinon le plus sûr pour atteindre ce but consiste à s’enraciner davantage dans une plus large partie de la population, informer, conscientiser, mobiliser, constituer des réseaux, jusqu’à ce que les multiples associations et organisations de ce mouvement multiforme de gauche convergent vers un véritable projet de société. Mais rien n’empêche, chemin faisant, d’offrir d’ores et déjà à l’électorat une véritable alternative que tant de gens réfractaires à l’idéologie néolibérale ne trouvent nulle part ailleurs.

De Pierre Vallières à Pierre Dubuc, l’urgence de choisir… le Parti québécois

© 2013 Jacques B. Gélinas