COMMENT LE PQ A BIFURQUÉ À DROITE

      Les ténors du Parti québécois se réclament volontiers de la social-démocratie, particulièrement en ces temps d’affliction où cette formation se trouve refoulée au rang de deuxième opposition à l’Assemblée nationale. Ce chapitre vise à rappeler les faits qui ont conduit ce parti ouvert, dans son premier mandat, à des politiques de centre-gauche s’est engagé furtivement sur une voie de droite marquée au coin du néolibéralisme[1]. Cette bifurcation s’est effectuée en deux temps : 1) l’option libre-échangiste imposée aux militants en 1988 ; 2) le virage à droite des gouvernements Bouchard et Landry à partir de 1996. Question préalable : le PQ est-il un parti social-démocrate ?

 

Une coalition gauche-droite

 

      Depuis son accession à la chefferie du PQ, en juin 2007, Pauline Marois s’est donné la mission de «moderniser la social-démocratie».  Quelle social-démocratie ? Si cette formation a pu se situer jadis quelque part au centre-gauche ou au centre de l’échiquier politique, il n’a jamais été à proprement parler un parti social-démocrate. René Lévesque, qui aimait le parler franc, n’a jamais voulu de cette étiquette, ni pour lui ni pour son parti[2]. Non sans raison, car historiquement les partis sociaux-démocrates sont issus de mouvements syndicaux et ouvriers. C’est le cas, par exemple, du Labour au Royaume-Uni et de la Cooperative Commonwealth Federation (CCF) devenue en 1961 le Nouveau parti démocratique (NPD). Ce n’est pas le cas du PQ.

 Le PQ est né en 1968 d’une vaste coalition de réformateurs déçus du Parti libéral du Québec (PLQ), d’anciens créditistes et de nationalistes venus du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) qui s’est sabordé 15 jours après la fondation du parti de René Lévesque. La garde rapprochée du fondateur provenait comme lui du PLQ. La majorité des membres du comité chargé d’élaborer les statuts venaient également du PLQ. Des intellectuels, des syndicalistes et des militants des mouvements populaires ont rejoint peu à peu le noyau des pionniers. 

 Comme le souligne André Larocque, témoin engagé de la fondation et de l’évolution du PQ, René Lévesque était un «réformateur démocrate» qui voulait avant tout la «démocratisation du politique», c’est-à-dire la réappropriation du pouvoir par les citoyens. Il voyait la souveraineté comme un moyen pour atteindre cette fin. Toutefois, même au temps du fondateur, le moyen est devenu une fin, prenant le pas sur l’idéal de démocratisation. C’est cette déviation qui a conduit le caucus péquiste à se mettre en travers de son chef, en 1983, pour bloquer la présentation d’un projet de loi visant «à  instaurer un mode de représentation proportionnelle». Le pouvoir avant la démocratie ! Larocque précise par ailleurs que Lévesque tenait à ce que son parti conserve «le centre de l’échiquier politique» afin d’accueillir le plus de membres possible[3]. Sur les plans économique et social, le fondateur du PQ se définissait volontiers comme un adepte du «capitalisme civilisé», à la manière de Roosevelt qu’il admirait.

 Au début des années 1970, en l’absence de parti politique de gauche enraciné dans le milieu, l’ensemble des forces progressistes du Québec – syndicats, coopératives, élites intellectuelles et artistiques, comités de citoyens et autres mouvements populaires – confie au jeune parti rebelle l’essentiel de ses revendications et de ses espoirs. Ces espoirs d’une société plus juste, solidaire et démocratique se verront vite éclipsés par le projet central, apparemment plus simple, du nouveau parti : l’indépendance du Québec.

Il reste cependant que sans se définir comme social-démocrate, le PQ présidé par René Lévesque a osé des réformes audacieuses : le financement populaire des partis politiques, le zonage agricole, l’assurance-automobile, l’accès aux documents publics, le «déclubage» des aires de chasse et pêche et surtout la loi 101 instituant le français langue officielle. Il est vrai aussi que les revendications syndicales et populaires recevaient un accueil bienveillant dans les instances du parti et au Conseil des ministres… du moins jusqu’en 1982, date de la grande brouille du parti avec les classes moyennes et le mouvement syndical. Mais ce n’était pas encore la droite…

 

Le piège du libre-échange

 

      Ce qui a définitivement aiguillé le PQ sur la voie de droite, c’est le virage libre-échangiste de 1988. En se faisant les champions du libre-échange à l’américaine, les dirigeants du PQ ont adhéré, consciemment ou non, aux principes du néolibéralisme inscrits au cœur des accords signés avec les États-Unis : l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis (ALÉ) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA). Ces traités commandent des mesures de privatisation, de libéralisation, de déréglementation, de libre circulation des capitaux, de commercialisation des services, de réduction des dépenses sociales et autres prescriptions qui mènent inexorablement à droite.

 C’est Brian Mulroney qui, sans consultations ni débats publics préalables, a engagé le Canada dans des négociations avec les États-Unis pour la conclusion d’un accord de libre-échange global, destiné à reconfigurer l’ordre économique et social du pays. Le libre-échange constituera l’enjeu principal de la campagne électorale qui s’ouvre en octobre 1988. Mulroney sollicite un deuxième mandat. Il part perdant ; seul le grand patronat l’appuie. Ni les syndicats, ni l’Union des producteurs agricoles, ni les milieux culturels, ni les autorités religieuses, ni l’opinion publique en général ne se rallient à son projet inopiné d’ouvrir grandes les frontières économiques et culturelles canadiennes à un voisin hégémonique, 10 fois plus fort que le Canada. Tous les partis politiques, fédéraux et provinciaux, sont contre u tel accord, sauf le Parti conservateur de Brian Mulroney … et le Parti québécois.

 Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est le PQ qui s’est alors porté à la rescousse de la formation conservatrice et à la défense du libre-échange. Parizeau se plaît à souligner la portée historique de l’appui québécois - grâce au PQ - au virage libre-échangiste du Canada et de l’Amérique du Nord incluant le Mexique :

 Sans l’appui massif, non partisan, des Québécois au projet de traité canado-américain de libre-échange, le gouvernement canadien n’aurait jamais eu, devant l’hostilité de l’Ontario, l’autorité politique nécessaire pour signer. Il n’y aurait pas eu de traité, et donc, par le suite, pas d’ALÉNA[4].

 Parizeau rappelle candidement le rôle crucial que lui et Bernard Landry ont joué dans le virage à 180 degré du PQ vers le libre-échange à l’américaine :

 Avec l’aide hautement efficace de Bernard Landry, je réussis à faire effectuer un virage de 180 degré au Parti québécois dont je viens de prendre la présidence. D’abord parce que nous pensons que le libre-échange favorise le Québec, et aussi en raison des répercussions politiques immenses que la signature de ce traité va entraîner[5].

Pendant toute la campagne électorale et les mois qui l’ont précédée, les deux précepteurs économiques du PQ défendront avec une immense ferveur et une égale ingénuité, le libre-échange avec le puissant voisin du Sud.  Partant d’une conception théorique du libre-échange, ils croyaient qu’un traité signé en bonne et due forme avec les États-Unis mettrait un terme au traditionnel protectionnisme de ce pays. C’était méconnaître la puissance et l’arrogance de l’Oncle Sam, comme l’ont démontré la saga du bois d’œuvre et une vingtaine d’autres litiges moins connus du public, qui se sont tous négociés à l’avantage des États-Unis, au mépris des dispositions de l’ALÉ et de l’ALÉNA. Ce qu’il faut savoir, c’est que les États-Unis, en tant que puissance hégémonique mondiale, peuvent se permettre d’être à la fois libre-échangistes et protectionnistes, mais ne permettent pas que les autres en fassent autant.

 Landry et Parizeau n’avaient pas vu que ce traité allait constituer la charte des droits et libertés des grands investisseurs transnationaux. Pour ce dernier, ce fut un «réveil brutal», selon sa propre expression, quand il s’est enfin rendu compte, en mai 2001, des implications désastreuses du chapitre 11 de l’ALÉNA qui confère aux multinationales le droit de poursuivre les gouvernements pour cause de réglementations contraires à la profitabilité[6].

 Dans une conférence prononcée le 18 février 2008, Jacques Parizeau, commentant l’achat de la Bourse de Montréal par la Bourse de Toronto, déplore la fin du Québec Inc. et «la perte de nos centres de décision». Au temps du Québec Inc., rappelle-t-il, nostalgique, «la caractéristique principale de notre système financier était qu’il n’était ni achetable ni vendable». L’éminent économiste ne fait pas le lien entre cette perte de nos centres de décision et la déréglementation tous azimuts prescrite par  les accords de libre-échange. Il semble ignorer encore aujourd’hui que sous le régime de l’ALÉ et de l’ALÉNA, dont il a fait la promotion, tout est vendable et achetable. Y compris la Bourse de Montréal qui a été vendue par «des gens influencés par le néolibéralisme», constate le même Parizeau[7].

 

Le virage néolibéral Bouchard-Landry

 

      Une fois la classe politique engagée dans la mécanique du libre-échange à l’américaine, le virage néolibéral s’imposait en toute logique. Pourquoi? Parce que les États-Unis ne sont pas un partenaire économique quelconque, mais le pays le plus puissant, le plus hégémonique et le plus néolibéral de la planète. Un pays dont les stratégies géoéconomiques ont toutes tendu, depuis l’avènement de la globalisation, au début des années 1980, vers le même objectif : entraîner tous les pays du monde, à commencer par le Canada, dans un système de déréglementation, de libre investissement et de marchandisation des services.

Pour répondre aux exigences de l’ALÉ et de l’ALÉNA, les gouvernements de Mulroney et de Chrétien-Martin se sont appliqués avec zèle à rogner le système social canadien, instauré au cours des cinq décennies précédentes. Cette contre-réforme trouvera sa justification dans la nécessité d’éliminer le déficit budgétaire. Pourtant, une fois atteint le déficit zéro, les crédits amputés pendant la période d’austérité n’ont jamais été rétablis, malgré les surplus considérables – de 10 à 15 milliards de dollars annuellement - observés depuis sept ou huit ans. Ce qui prouve que par-delà l’élimination du déficit, nos gouvernants avaient et ont toujours un agenda caché.

  Le Québec s’est engagé, lui aussi, sur la voie de la contre-réforme, en commençant par les deux premières consignes de l’idéologie néolibérale : la déréglementation ou non-réglementation et la privatisation. En 1988, le gouvernement libéral de Robert Bourassa mit sur pied un comité ayant pour mandat d’élaborer une stratégie de déréglementation. Bourassa créa également le ministère à la Privatisation.      Mais ce gouvernement, à l’instar de son chef, louvoyait, hésitant à s’attaquer résolument aux acquis de la Révolution tranquille.

 Le PQ revient au pouvoir en septembre 1994. Fort occupé par la campagne référendaire, le gouvernement Parizeau trouve quand même le temps de créer le Secrétariat à l’allégement réglementaire (lire : à la déréglementation) dont le mandat était de veiller à l’élimination progressive de toutes législations pouvant entraver la rentabilité des entreprises.

  Il faut toutefois attendre l’avènement de Lucien Bouchard à la tête du gouvernement pour que soit donné le coup le barre décisif vers le laisser-faire néolibéral. Dès son couronnement comme chef du PQ, il lance un vibrant appel à la mobilisation générale pour l’assainissement des finances publiques. Péril en la demeure! Le Québec ne peut se tirer de sa fâcheuse situation que par «un élan collectif»… vers le déficit zéro. Tous devront se serrer la ceinture. Ce noble objectif, élevé au rang d’idéal national, lui a tenu lieu de politique pendant tout le temps qu’il a régné sur le Parti québécois et sur le Québec, de janvier 1996 à janvier 2001.

     Comme son ancien chef conservateur à Ottawa, Lucien Bouchard utilisa l’argument du déficit budgétaire pour plier l’appareil gouvernemental aux consignes du libre-échange. Comme Brian Mulroney, il cachait un autre agenda qu’il dévoilera partiellement à l’issue du «Sommet sur l’économie et l’emploi» de 1996, surnommé le Sommet du déficit zéro : «S’adapter aux impératif de la mondialisation [globalisation].» L’exécution du projet «déficit zéro» fut pris en charge par Bernard Landry, ministre des Finances de 1996 à 2001.

 

Le laisser-faire néolibéral du PQ en 12 points

       

        L’essentiel des politiques économiques de Bernard Landry pendant qu’il était à la tête de tous les ministères à caractère économique, puis premier ministre (2001-2003), a consisté principalement à attirer les investisseurs étrangers à grands coups de subventions. Cela tombait bien pour ceux-ci à qui l’ALÉNA avait consenti d’énormes avantages, dont la possibilité de poursuivre les gouvernements pour cause de réglementations «excessives», pouvant nuire à la rentabilité des entreprises.

  Au cours de ses deux derniers mandats, l’administration péquiste s’est repliée sur une politique de laisser-faire. Un laisser-faire systématique, fait d’omissions, de démissions et de compromissions, au détriment des droits sociaux et environnementaux. Et cela, dans des domaines qui affectent au plus haut point la qualité des ruraux comme des citadins, et notre avenir à tous :

  • l’environnement livré aux pollueurs, aux empoisonneurs et aux prédateurs;

  • l’agriculture dénaturée, encouragée au productivisme et à la conquête des marchés internationaux, en vertu des lois sur «le droit de produire»;

  • l’alimentation manipulée par l’agriculture industrielle, les multinationales de l’agro-alimentaire et l’industrie agro-chimique;

  • l’eau potable abandonnée à des transnationales comme Danone, Parmalat et Coca-Cola;

  • la forêt ravagée, mal exploitée et surexploitée, sans égard à la capacité de renouvellement de la ressource, à la biodiversité, à la faune et aux écosystèmes;

  • les régions périphériques, appelées «régions-ressources», comme pour mieux souligner leur rôle de se vider aux profits des grands centres;

  • les transports en commun négligés à l’extrême degré;

  • le système de soins de santé dérapant insidieusement vers le privé;

  • le logement social ignoré;

  • les médias incestueusement concentrés;

  • la dégradation de l’aide sociale;

  • la croissance des inégalités.

      Les apologistes du PQ font valoir que, dans son dernier mandat, le gouvernement péquiste a adopté de nombreuses mesures qui contredisent ces imputations de laisser-faire. Ils mentionnent la politique de l’eau, la loi sur l’élimination de la pauvreté, la Commission sur la réforme des institutions démocratiques, le sommet des régions. Ils oublient cependant que toutes ces mesures se sont révélées des expédients de dernière heure, bricolés de peur à l’approche de l’échéance électorale. Cette conjoncture condamnait d’avance ces manoeuvres à ne produire aucun résultat. Ainsi, la politique de l’eau sans loi correspondante n’était qu’un énoncé de bonnes intentions. La loi sur l’élimination de la pauvreté, sans son règlement d’application, a été facilement édentée par les libéraux de Jean Charest. Le rapport de la Commission sur la réforme des institutions démocratiques dort sur les tablettes. Le sommet des régions de décembre 2002 s’est terminé en queue de poisson.

 

Des jeunes plus avisés que leurs aînés

 

      Quand il devint évident que les politiques du gouvernement Bouchard-Landry tiraient à droite, certains militants ont voulu freiner la dérive. Lors du XIVe congrès national du PQ, en mai 2000, les représentants de l’aile-jeunesse ont tenté à trois reprises de faire adopter une résolution reconnaissant l’orientation centre-gauche du parti. À trois reprises, l’assemblée soucieuse de ne pas irriter le chef et son grand vizir a rejeté les propositions de ces jeunes idéalistes. «Tout le monde était un peu gêné de cette petite lâcheté», de commenter le chroniqueur Michel David, car «ce jour-là, c’est comme si un ressort s’était cassé au PQ ou qu’il avait perdu son âme[8]». À vrai dire, le parti avait déjà perdu son âme bien avant, mais le discours réussissait tant bien que mal à cacher le ressort cassé.

  Au mois de mai 2002, deux ans après avoir brisé l’élan progressiste des jeunes, Bernard Landry fait son mea culpa. Interpellé par un syndicaliste, il confesse publiquement sa faute : «Il faut appeler un chat un chat. On aurait dû accepter la résolution des jeunes[9]». La conversion tardive du premier ministre répondait à un sentiment plutôt terre-à-terre : la peur de perdre les prochaines élections, qu’il n’aurait peut-être pas perdues si cette crainte l’avait saisi quelques années plus tôt.

  Dans une lettre au Devoir, un étudiant en science politique a su, mieux que quiconque peut-être, définir les enjeux démocratiques de l’avenir : «Si le bipartisme au Québec s’est construit sur la question nationale depuis les 30 dernières années, le bipartisme à venir se fondera vraisemblablement sur des enjeux sociaux adressant à nous tous la même question : dans quel type de société voulons-nous vivre[10]». L’opportunisme a balayé ce genre de questionnement du programme des partis qui cohabitent à l’Assemblée nationale. Ceux-ci, y compris le PQ, ont décidé de laisser le marché décider à leur place d’un projet de société.

 

«Moderniser la social-démocratie» ?

 

        À l’automne 2002, secoué par la montée de d’ADQ dans les sondages, le gouvernement de Bernard Landry réalise qu’il se dirige vers un désaveu fracassant de l’électorat. La panique s’empare des stratèges du parti. Que faire pour regagner la faveur populaire avant les élections générales qui doivent se tenir dans cinq ou six mois au plus tard ? (Elles auront lieu le 14 avril 2003.) pourquoi ne pas emprunter les recettes de Mario Dumont qui semblent si bien lui réussir ? Tenir un discours franchement à droite. C’est ce que suggère le président du Conseil du trésor, Joseph Facal.

  Le 6 septembre 2002, dans une lettre ouverte publiée dans les grands quotidiens du Québec, Facal lance un appel à sa famille politique qu’il invite à faire «le pari difficile et courageux de la vérité». Quelle vérité? «Expliquer à nos concitoyens les choix pénibles qu’ils devront inévitablement faire et leurs conséquences, et proposer un projet de modernisation exigeant et sincère». Quels sont ces choix pénibles? «Le modèle québécois doit être revu et corrigé. Le PQ doit moderniser sa pensée.» Pourquoi? Parce que, écrit-il, ce modèle a tari les ressources financières de l’État et qu’il est impossible de taxer davantage. (Le ministre invalide a priori la possibilité d’aller chercher l’argent là où il se trouve : chez les banques, les pétrolières, les pharmaceutiques et autres milliardaires du profit.) De plus, souligne-t-il, «les progrès accomplis ces dernières décennies dans la réduction de la pauvreté amènent un questionnement sur les limites de la solidarité». Et il prétend poser la vraie question : «savoir jusqu’où l'État doit assumer son rôle d'agent principal de la solidarité». Sa réponse : réduire le rôle social de l’État. Comment faire, dans cette éventualité, pour préserver la solidarité et l'équité? Par une «combinaison nouvelle» composée de l'État, de l’entreprise privée et «des organisations, communautaires, associatives et caritatives».       Une solution qui s’apparente à celle que prescrivait, à l’époque, le président néoconservateur des États-Unis, George W. Bush : substituer l’action caritative  au droit et à la justice!

        Embrassant la position de son collègue, la vice-première ministre d’alors, Pauline Marois, propose, en novembre 2002, «un modèle québécois pour les années 2000». Quel modèle? «L’État doit se recentrer. Se concentrer sur les grands paramètres. Confier à certains décideurs plus de responsabilités.» «Il faut prendre acte de la mondialisation». Elle n’ose proposer de diminuer le rôle de l’État, mais elle lui confère «un rôle différent, un rôle d’allié». Elle voit émerger «l’État stratège». «Pour parler comme les gens d’affaires, explique-t-elle, on pourrait appeler cela un positionnement stratégique.» Elle voudra «faire plus confiance aux individus[11]». Même discours que Facal, mêmes insinuations visant à réduire le rôle de l’État. Même discours que Jean Charest à son avènement au pouvoir, en avril 2003.

         En novembre 2005, un PQ déboussolé se choisit un nouveau chef, André Boisclair, reconnu pour le flou artistique de ses orientations sociales et ses positions économiques droitières. Il ne surprend guère en déclarant qu’il faut «soulager le capital» et arrêter le copinage avec les dirigeants syndicaux. Une vraie shire à droite ! Boisclair n’était certes pas le seul de son parti à penser ainsi et ce n’est pas lui qui a conduit le parti à un désastre lors de l’élection du 26 mars 2007. C’est l’orientation de fond, socialement déroutante, du parti.

Se rendant compte qu’elles ont fait un mauvais choix, les têtes dirigeantes du parti reviennent à une valeur sûre : Pauline Marois. Celle-ci, après avoir manifesté des ouvertures centre-gauche à l’occasion de la course à la chefferie, en 2005, retourne à ses convictions premières, celles exposées en novembre 2002. Il faut «moderniser la social-démocratie», répète-t-elle, lors de la tournée médiatique qui entoure son couronnement. Elle annonce une rupture : il faut en finir avec «certaines idées toutes faites» de la gauche traditionnelle du PQ. «Il faut, une fois pour toutes, en finir avec cette peur de la richesse, comme si c’était quelque chose qui nous détournerait du bien commun.» Des déclarations qui remplissent d’aise l’idéologue de Power Corporation, auteur de L’éloge de la richesse. Alain Dubuc, salue une «Pauline à la page».

 

Les défis de la nouvelle gauche en émergence

 

        La morale de cette navrante histoire, c’est que les mouvements progressistes du Québec n’ont rien à espérer des trois vieux partis qui cohabitent aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Il ne faut surtout pas être dupe de ce parti qui se dit de gauche ou de centre-gauche, selon les circonstances. Tant d’années au pouvoir ont rendu évidentes l’absence de vision sociale du PQ et son incapacité à concevoir et mettre en oeuvre un projet de société. Ignominieusement refoulé derrière l’ADQ, il tente aujourd’hui de s’inventer un discours racoleur. À chaque promesse qu’il mettra de l’avant, il faudra lui demander pourquoi il n’a pas fait cela quand il était au pouvoir.

  L’autre leçon, celle-là positive, à tirer de cette histoire, c’est que la place est libre pour une véritable gauche au Québec. Cet espace est déjà en voie d’être occupé par une nouvelle gauche en émergence qui s’incarne en des milliers de mouvements sociaux, écologistes, féministes, pacifistes et tiers-mondistes. Sur tout le territoire des citoyennes et des citoyens se mobilisent pour un air respirable, des plans d’eau propres, une alimentation saine, une agriculture respectueuse du sol, des rivières, des lacs et des gens, une occupation multifonctionnelle du territoire, la sauvegarde du patrimoine forestier, une politique des énergies renouvelables, une économie solidaire, une éducation accessible à tous, un système public de soins de santé… Dans toutes ces batailles peu ou mal médiatisées, une nouvelle vision des choses se fait jour.

         Un nouveau parti, Québec solidaire, vient combler une lacune en portant sur la scène politique ces aspirations et ces revendications, qui prennent sens et cohérence dans le programme de cette formation de gauche. Les militants de Québec solidaire ont choisi d’orienter leur réflexion et leur action dans l’axe de deux pôles essentiels qui se répondent l’un l’autre : l’écologie et la justice sociale. La souveraineté y est présentée comme moyen de réaliser son projet de société.

Pour Québec solidaire, le défi est colossal : engager une vaste transformation économique, politique, sociale et culturelle. Aussi redoutable qu’apparaisse ce défi, il ne peut être éludé. Ne serait-ce qu’en raison de l’impasse écologique dans laquelle nous a plongé le régime capitaliste en vigueur fondé sur un paradigme de cupidité, d’accaparement et de croissance à l’infini.

  Le capitalisme n’a pas besoin de la démocratie pour fonctionner et même prospérer. La Chine, la Russie, l’Arabie Saoudite et des dizaines de pays capitalistes en font chaque jour la démonstration sous nos yeux. Une phénomène analogue est en voie de se produire dans nos pays opulents où la vielle classe politique, cooptée par les lobbies d’affaires, donne priorité aux lois du libre marché sur les processus démocratiques. C’est ainsi que le système économique échappe de plus en plus au contrôle des gens et de ceux-là mêmes que nous élisons pour veiller à la promotion du bien commun et à une juste répartition des ressources.

  L’économie alternative que la nouvelle gauche veut bâtir a besoin, au contraire, de la démocratie pour s’épanouir. D’où la nécessité d’un incessant combat pour la réappropriation des processus démocratiques. Objectif : l’instauration d’une démocratie participative. 

  Le plus grand défi que rencontre la nouvelle gauche est sans doute de définir et d’articuler en termes clairs une politique économique réaliste et réalisable qui soit une véritable alternative au système économique qu’elle dénonce : le capitalisme néolibéral. Réinventer un système économique à la fois équitable et efficace, productif et respectueux de l’environnement, attentif à la qualité de vie des citoyennes et des citoyens, et capable de partager entre tous les richesses produites par tous et pour tous : un objectif ambitieux certes, mais nullement utopique. Les utopistes, ce sont au contraire ceux qui croient pouvoir poursuivre des objectifs d’accaparement et de croissance économique illimitée, sur une planète aux ressources limitées.

 

 

 

 

[1] Ce chapitre condense et actualise un chapitre du Virage à droite des élites politiques québécoises, un ouvrage publié par le même auteur aux éditions Écosociété, en novembre 2003.

[2] Cf. Pierre Godin, René Lévesque, L’espoir et le chagrin, Montréal, Boréal, 2001, p. 385 et sv.

[3] André Larocque, Le parti de René Lévesque, Un retour aux sources, Fides, Montréal, 2007, p. 79.

[4] Le Québec et la mondialisation, Une bouteille à la mer?, VLB Éditeur, Montréal, 1998, p. 9.

[5] Jacques Parizeau, Pour un Québec souverain, VLB éditeur, Montréal, 1997, p. 43. Ayant démissionné du gouvernement de René Lévesque en 1984, Jacques Parizeau revient aux affaires et est couronné chef du PQ en 1988.

[6] Le Devoir, le 5 mai 2001.

[7] Propos rapportés par l’aut’ courriel, le 19 février 2008.

[8] Le Devoir, 7 mai 2002. À cette même rencontre de mai 2000, un vent de droite a poussé les congressistes à se prononcer en faveur du projet états-unien d’une Zone de libre-échange des Amérique (ZLÉA), un projet qui a déraillé en 2005 quand une partie de la classe politique latino-américaine s’est rendu compte que le train virait dangereusement à droite.

[9] La Presse, le 17 mai 2002.

[10] Eric Bourque, Le Devoir, le 18 novembre 2002.

[11] Dans un discours-débat prononcé à l’Université Laval, le 6 novembre 2002.

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