Monsieur Mario Roy,

          Dans votre chronique du 6 mai dernier, portant sur le Manifeste de Québec solidaire - Pour sortir de la crise : dépasser le capitalisme? -, vous affirmez deux choses étonnantes :

  1. que le système économique actuel est irremplaçable : «Le capitalisme ne disparaîtra pas parce qu’il n’y a rien dans le monde réel pour mettre à la place. De sorte que tout changement (même lourd, et il en faudra) s’inscrira forcément à l’intérieur de son cadre général.»;

  2. que toute réflexion sur des alternatives réalistes relève de l’utopie et s’avère même malsaine pour le débat politique, qui se trouverait ainsi entraîné «dans un monde merveilleux, fantasmagorique, où s’estompe la frontière entre la réalité et la fiction; où tout paraît concevable; où se liquéfie la nature même du politique, qui est précisément l’art du possible».

     Votre première affirmation s’avère manifestement gratuite, car elle n’est corroborée ni par les faits, ni par l’analyse rationnelle. L’histoire nous enseigne au contraire que divers systèmes économiques - tels l’esclavagisme, le servage et le féodalisme - se sont succédés au fil des âges, se chevauchant parfois les uns les autres et se prolongeant sur des périodes plus ou moins longues. Tous ont connu des crises et des rebondissements… et ont finalement disparus. Ceux qui vivaient au cœur de ces systèmes les ont crus irremplaçables et immuables, soi-disant conformes à la nature humaine. Même les esprits les plus brillants se sont faits prendre à ce piège, tant il est difficile de s’extirper du paradigme dominant dans une société. Aristote, le grand philosophe de l’Antiquité, enseignait que l’esclavage était une institution appelée à durer, puisqu’elle répondait à la nature même de la société. Toute société, expliquait-il, est divisée en deux : d’un côté, les dirigeants, de l’autre, les dirigés. Il en concluait à la nécessité de l’esclavage pour que les dirigeants puissent disposer d’un temps suffisant pour vaquer aux affaires de l’État et s’adonner à des activités culturelles.

 Sur quoi vous basez-vous pour affirmer que l’évolution de la pensée et des pratiques économiques a atteint son apogée avec le capitalisme? Vous affirmez sans plus qu’il «n’existe rien dans le monde à mettre à sa place»? C’est ce que prétendaient les défenseurs de l’esclavage dans les États esclavagistes du sud des États-Unis. Tout comme Aristote, ils avaient tort. C’est finalement une poignée d’utopistes qui, depuis des décennies, prônaient l’abolition de ce système inhumain qui a eu raison.

  Le capitalisme, comme tous les autres systèmes économique a eu un commencement et aura une fin.

 Votre deuxième argument contre le Manifeste de Québec solidaire est encore moins convaincant. Vous prétendez qu’un parti politique doit s’astreindre à penser l’avenir dans le cadre de ce qui existe présentement. Pour vous, QS verse dans l’utopie, au sens péjoratif du terme, en appelant à réfléchir sur des alternatives au capitalisme. Pour prouver votre point, vous vous rabattez sur un aphorisme éculé qui définit la politique comme «l’art du possible». C’est un peu court! Tout dépend donc de ce qu’un politicien ou un gouvernement entend par «possible». En tant que journaliste, vous devez savoir mieux que quiconque combien nos politiciens ont la vue courte et le possible petit face aux grands enjeux de l’heure. Malgré la crise environnementale qui met en danger l’avenir de la planète, ils évoquent le réalisme économique – autre forme de «l’art du possible» – pour éviter de mettre un frein à l’exploitation des sables bitumineux, à la dévastation des forêts, à la pollution de l’air et des cours d’eau, à une agriculture productiviste contre-nature et le reste.

 Au fond, votre position ne fait que refléter le paradigme en cours dans notre société : une définition minimaliste du politique qui fait en sorte qu’il se trouve si peu de vrais visionnaires dans la classe politique actuelle. Pour la plupart de nos politiciens, l’horizon réaliste du «monde réel», c’est la prochaine élection et la possibilité de se faire réélire. La plupart des chroniqueurs approuvent  cet «art du possible» rabougri.

 Ne faut-il pas conclure que les utopistes, au sens ou vous l’entendez, ce sont plutôt ceux qui pensent qu’un système économique fondé sur la croissance à l’infini des profits et du PIB, quand les ressources de la planète sont et demeureront limitées et fragiles, ne peut ni ne doit être remplacé. Préserver, protéger, partager les ressources, ce n’est pas dans la nature du capitalisme. Comme l’a proclamé le gourou du capitalisme globalisé, Milton Friedman, «la seule responsabilité sociale de l’entreprise [capitaliste], c’est d’augmenter ses profits». À ce compte, l’espoir de rendre ce système écologiquement et socialement responsable est une chimère, une vue de l’esprit,. 

 Après avoir lu attentivement le Manifeste de Québec solidaire, les faits qu’il rapportent et les propositions qu’il met de l’avant pour le court, moyen et long termes, j’en conclus que les signataires de ce document ne sont ni des utopistes ni des rêveurs, mais des gens qui n’ont pas peur de se fixer des objectifs ambitieux et réalistes pour la mise en place d’un système économique fondé sur la solidarité humaine, l’équité et le respect de notre habitat terrestre. Il est absurde de prétendre que le génie humain a épuisé avec l’invention du capitalisme son potentiel de créativité.

RÉPLIQUE À UN JOURNALISTE DE LA PRESSE

QUI CROIT QUE L’HUMANITÉ A ÉPUISÉ SON POTENTIEL DE CRÉATIVITÉ

© 2013 Jacques B. Gélinas