L’INCROYABLE MAIS VÉRIDIQUE HISTOIRE

DES «PAPIERS COMMERCIAUX ADOSSÉS À DES DETTES»

     Qu’ont en commun Merril Lynch, Lehman Brothers, AIG, Bear Stearns et la banque Wachovia? Ce sont toutes de vénérables institutions financières – certaines centenaires -, qui ont toutes fait banqueroute et toutes pour la même raison : elles avaient acheté des Papiers commerciaux adossés[1] à des actifs (PCAA) ou, plus exactement, adossés à des créances (PCAC). Comment expliquer que la crise hypothécaire amorcée aux États-unis, à l’été 2007, ait pu se transformer en une crise financière planétaire qui ébranle aujourd’hui les colonnes du temple capitaliste?

 Voici résumé en six mots le fin nœud de cette crise financière globalisée : des banques milliardaires manquent de liquidités. Mais quel est donc le rapport entre les créances hypothécaires douteuses des ménages états-uniens, les PCAC et le manque de liquidités - manque d’argent liquide - dans le réseau planétaire des plus grandes institutions financières?

 

Les rouages d’une ingénierie financière créatrice… d’argent

     

     1-Les subprimes, c’est quoi?

     Vous êtes un locataire aux revenus trop modestes pour aspirer à la propriété. Mais voilà qu’un beau soir, vous recevez un appel d’un agent immobilier qui vous offre la possibilité d’obtenir un prêt hypothécaire à des conditions très abordables :  aucun dépôt initial, 1% d’intérêt les deux premières années, taux variables par la suite, etc. Pour finir de vous rassurer, il ajoute que s’il vous arrivait, dans 3 ou 4 ans, de ne plus pouvoir effectuer vos paiements mensuels, vous n’auriez qu’à revendre la maison… avec profit. C’est l’american dream à votre portée! Vous acceptez donc un prêt hypothécaire de 150 000$, à ces conditions avantageuses de subprimes[2]. Des dizaines de millions de gens ont fait comme vous, au vu et au su du gouvernement et de toutes les institutions de notation et de surveillance financières, qui trouvaient ça tout à faitcorrect

 Une histoire invraisemblable? Ce n’est que le début.

 

     2-Le méchant truc de la titrisation[3] des créances  

    La banque ou société hypothécaire qui vous a prêté 150 000$ additionne cette somme à une foule d’autres hypothèques et, par une ingénierie incroyablement créatrice, transforme ce paquet de créances - disons 100 M$ - en titres financiers, par petites tranches, disons, de 5 000$. Cela donne 20 000 titres financiers «adossés» à des créances, lesquelles sont «adossées» à - et non pas garantie par - des maisons. En anglais, on appelle ça des Collateralized Debt Obligations (CDO) ou Collateralized Mortgage Obligations (CMO) : littéralement, des obligations garanties par des dettes ou, plus précisément, par des créances hypothécaires. Ces CDO ou CMO sont des valeurs mobilières négociables sur les marchés financiers, mais exemptées de toute régulation.

 

     3-Des papiers commerciaux adossés à des créances (PCAC)  

    Ce qui vaut pour les créances hypothécaires vaut aussi pour d’autres créances comme les contrats de locations d’autos, les dettes sur cartes de crédit, etc. Par la même alchimie créatrice, on fait de toutes ces créances mélangées, y compris les subprimes, un énorme paquet que l’institution prêteuse «titrise» ou fractionne en titres financiers baptisés «papiers commerciaux adossés à des actifs» (PCAA).  Certains économistes, comme Claude Béland de la Coalition pour protection des investisseurs, les appellent par leur vrai nom : papiers commerciaux adossés à des créances (PCAC) ou obligations adossées à des dettes. En langage plus rassurant, on parle de Asset-Backed Securities (ABS) : des titres financiers «backés» par des actifs; ces actifs, ce sont les maisons hypothéquées, les autos en location ou l’argent que vous devez sur vos cartes de crédit. Les PCAC sont des valeurs mobilières négociables qui, curieusement, échappent à toute régulation des valeurs mobilières normales.

 

     4-La mise en marché des CDO, des ABS et des PCAA 

    L’institution prêteuse-titriseuse confie ces titres financiers à des courtiers qui se chargent de les vendre à de gros investisseurs, tels les banques d’affaires, les assureurs, les fonds de pensions. Les célèbres agences de notations Moody’s et Standard & Poors leur accordaient la note AAA ou AA et les déclaraient «aussi safes que les bons du Trésor[4]». Les intérêts payés sur ces «papiers commerciaux» sont supérieurs à ceux des bons du Trésor et des obligations du Canada. C’est pourquoi ils se vendent bien. C’est un placement sûr à court termes : trois ou six mois. On achète, on revend et on rachète.

 Avec l’argent qu’elle encaisse de cette vente, l’institution prêteuse-titriseuse procède à d’autres prêts et à d’autres titrisations. L’argent, ça roule! Quant aux acheteurs de PCAC, ils peuvent soit les revendre à d’autres investisseurs, soit les jouer en bourse, soit s’en servir comme «leviers» pour d’autres emprunts. Lehman Brothers empruntait, avec ce levier, jusqu’à 30 fois la valeur de son lot de PCAA. Les PCAA et les ABS se négocient entre grosses institutions financières partout dans le monde. Les banques d’affaires et les banques commerciales, les fonds de pension et les hedge funds en raffolent. La Caisse de dépôt et placement du Québec, converti en fonds spéculatifs, en raffolaient aussi, comme on le verra plus loin.

 De tels échafaudages financiers vous font appréhender de gros risques à l’horizon? Ne vous inquiétez pas, les assureurs arrivent.

 

    5-Des assureurs pour assurer des énormes risques

    Les gros assureurs et les «rehausseurs de crédits» (credit-default swaps), flairant la bonne affaire, se jettent dans la mêlée pour vendre de la protection aux spéculateurs, moyennant primes lucratives. AIG (American International Group), le premier assureur états-unien et la sixième multinationale au monde, se spécialisait dans l’assurance contre les risques spéculatifs et même contre les faillites.  Mais il arriva que les risques étant devenus surréalistes, c’est AIG qui s’est trouvée au bord de la faillite; le gouvernement des États-Unis s’est vu obligé d’intervenir pour la rescaper au coût de 84 milliards de dollars. Et ce n’est pas fini.

 

     6-Le grand refoulement

   Finalement, ce qui devait arriver arriva. N’est-ce pas que le destin d’une bulle, c’est d’éclater? À mesure que les taux d’intérêts augmentaient et que les subprimes montraient leur vrai visage, les défauts de paiement se multipliaient et des millions de ménages surendettés se voyaient expulsés de leurs maisons saisies par les banques. Finalement, il y avait tant de maisons à vendre et à revendre et si peu d’acheteurs que les prix se sont effondrés. Dès lors, l’argent réel des ménages hypothéqués a cessé d’alimenter la fausse planche à billets des CDO et des PCAC. Les créateurs  de ces obligations de pacotilles n’ont pu payer les intérêts sur les émissions initiales et, à l’été 2007, un refoulement incontrôlable à effet domino s’est produit et personne ne sait, à date, comment arrêter ce reflux toxique.

 

    7- Les gouvernements à la rescousse avec leurs planches à billets

    À mesure que s’enrayait les rouages de la spéculation et que s’évaporait l’argent virtuelle des PCAA, les institutions financières se sont mis à manqué de liquidités, c’est-à-dire d’argent réel mobilisable pour l’économie réelle. On connaît la suite. Depuis septembre 2008, les gouvernements, par l’intermédiaire des banques centrales, ne cessent d’injecter des liquidités dans les systèmes bancaires, pour remplir le vide causé par l’évaporation de l’argent virtuel des PCAC. À la mi-octobre, c’est plus de 3000 milliards de dollars qui ont été versés par les banques centrales de divers pays aux institutions financières sous perfusion. Et ce n’est pas fini. Qui va payer pour ça? Nous tous, car cette création d’argent ex nihilo, sans production de valeurs réelles, devra être compensée par des ponctions sur l’économie réelle : sur les salaires, sur les fonds de pension des particuliers et, en général, sur le pouvoir d’achat des citoyennes et des citoyens.

 

Quand la sphère financière tourne sur elle-même

           

     Depuis que s’est amorcée, au milieu des années 1980, la déréglementation des institutions financières, l’inventivité des professionnels de la finance s’avère illimitée. Dopée par une spéculation de plus en plus opaque et complexe, la sphère financière tourne sur elle-même, déconnectée de l’économie réelle. On fait de l’argent avec de l’argent pour faire de l’argent. C’est ce qu’on appelle la financiarisation de l’économie.

 À la fin de 2007, il y avait pour 1200 milliards de dollars de PCAC sur les marchés financiers. Un véritable flot de liquidités virtuelles gonflait la bulle. En mettant sur le marché des titres financiers «adossés» à des dettes, les institution financières créaient de l’argent.  Elles jouaient avec de l’argent virtuel comme s’il s’eût agi d’argent réel. De fait, les génies de la finance qui géraient ces instituons se sont enrichis énormément, aussi longtemps qu’ils ont pu refiler ces obligations spéculatives dans l’économie réelle. Leur cupidité s’est aussi révélée sans limite. Dick Fuld, le PDG de la susmentionnée Lehman Brothers en faillite, a dû s’expliquer devant un comité du  Congrès états-unien pour avoir empoché, dans les 7 dernières années, 500 millions de dollars; il a vivement protesté, alléguant qu’il n’avait pris que 300 millions.

 

Pendant ce temps, au Québec

           

     On a peine à croire que de vielles institutions financières, comme la Banque nationale, et des multinationales, comme Jean Coutu, aient pu tomber dans le panneau de ces papiers empoisonnés. C’est pourtant le cas. Même la Caisse de dépôt et placement du Québec s’est livrée à cette spéculation de haute voltige, au lieu d’investir l’argent citoyennes et citoyens québécois dans l’économie réelle; dans les régions périphériques par exemple où les projets ne manquent pas. La Caisse a acheté pour 13,6 milliards de dollars de papiers commerciaux spéculatifs. Quand la bulle a éclaté, elle en a perdu des dizaines de milliards non seulement dans les PCAA, mais aussi dans d’autres produits spéculatifs. Sommé de comparaître devant un Comité parlementaire, Henri-Paul Rousseau, le futé PDG d’alors – rescapé à temps par Power Corporation - a expliqué avec suffisance aux députés que statistiquement, quand on nage dans les dizaines de milliards, une perte de quelques milliards de dollars, ce n’est pas grave.

 Plus incroyable encore: le Mouvement coopératif Desjardins s’est fait prendre avec plus de 2 milliards de dollars de PCAA achetés.  Pis encore : en plus d’acheter de ces obligations pourries, notre coopérative se livrait, elle aussi, à la titrisation de ses prêts hypothécaires : en 2006, elle en a titrisé pour 1,26 milliard de dollars et, en 2007, pour 1,68 milliard. Desjardins vendait ces titres spéculatifs à la Fiducie du Canada qui en faisait le négoce sur les marchés financiers. (Voir le Rapport annuel 2007 du Mouvement, p. 12 et 117.)

 

Les sceptiques et les incrédules seront confondus

 

     Cette histoire s’avère si incroyable que plusieurs n’y croient pas. Il ne voient que les effets, sans en chercher les tenants et les aboutissants. C’est pour ça d’ailleurs que les génies de la finances se livrent allègrement à de telles pratiques, parce qu’ils savent qu’à peu près personne ne croira les sonneurs d’alarme. Les économistes, les chroniqueurs économiques et les politiciens, tous – ou presque - trouvaient ça normal. Et ils continueraient de trouver ça normal si la bulle n’avait pas éclaté. Mais ils seront confondus s’il leur arrive de lire ces trois livres écrits, non pas par des «activistes» de gauche, mais par des ex-banquiers ou conseillers des milieux financiers :

  • Charles Morris, The Trillion Dollar Metldown: Easy Money, High Rollers, and the Great Credit Crash,  PublicAffairs, 2008;

  • Laurence Mitchell, The Speculation Economy: How Finance Triumphed over Industry, Berrett-Koehler Publishers, 2007;

  • François Morin, Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée, Seuil, 2006.

 Dans le dossier principal du magazine Time (29 septembre 2008) intitulé «The Price of Greed» - «Le prix de la cupidité» - on explique bien les rouages de la crise. Les auteurs montrent comment, en fin de compte, la cupidité est à la racine de cette spéculation démentielle.

 

La morale de cette histoire

           

     La morale de cette incroyable mais véridique histoire, c’est que la monnaie et les système financier - inventés pour faciliter les échanges entre les membres d’une communauté, et entre les individus et les institutions du monde entier – sont des BIENS PUBLICS. Et en tant que BIENS PUBLICS, la monnaie et le système financier doivent être régulés et contrôlés par les pouvoirs publics.

 

Jacques B. Gélinas

     Auteur du Dictionnaire critique de la globalisation, Voir en particulier, les mots «Financiarisation», «Spéculation financière» et «Dérégulation».

[1] «Adossé à», c’est le langage financier officiel pour éviter d’utiliser le mot «garantie par», car les papiers commerciaux en question n’ont qu’une relation éloignée, comme on le verra plus loin, avec l’actif qu’est la maison hypothéquée ou autres.

[2] Dans subprime, prime est pris au sens de première qualité ou première catégorie, comme dans prime time ou prime rate. Subprime signifie donc en deçà de la première qualité. En réalité, c’est un euphémisme par litote, qui consiste à laisser entendre le plus en disant le moins. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de mensualités minimales ou nulles pour une hypothèque que les vendeurs disaient sans danger.

[3] «Titrisation» : notez le mot titre dans ce néologisme financier. La titrisation consiste à transformer un gros paquet de créances, bonnes ou mauvaises, en petites tranches égales pour en faire des titres financiers que l’institution prêteuse lance sur le marché des valeurs mobilières, le plus souvent par le truchement d’une entité spéciale – special vehicle entity – créée à cet effet.

[4] Les bons du Trésor US, tout comme les obligations du Canada et les obligations du Québec,  sont des emprunts émis par l’État et donc d’une sécurité absolue.

© 2013 Jacques B. Gélinas