Monsieur Joseph Facal,

     Dans votre chronique du 4 mai, dans Le Journal de Québec, vous vous attaquez durement au Manifeste de Québec solidaire et encore plus à ses signataires, Françoise David et Amir Khadir. Ce qui surprend à la lecture de cet article, c’est cette attaque frontale contre les personnes plutôt que la critique rationnelle de leurs idées. Le ton est donné dans le titre : «Ding et Dong, le retour». D’entrée de jeu vous les disqualifiez en les assimilant à ces deux personnages du répertoire humoristique québécois aux comportements débiles. Vous traitez le député de Mercier de «drôle de pistolet» («un individu bizarre», selon le Petit Robert). Les qualificatifs méprisants fusent : «créature à deux têtes», «pur délire», «fou raide».

     Je me souviens que mes professeurs de rhétorique recommandaient de ne jamais utiliser l’argument ad hominem dans un débat, une discussion ou une analyse de texte. Un tel procédé, expliquaient-ils, dénote une faiblesse dans l’argumentation. J’ajouterais que c’est malsain pour la démocratie. «Cette attitude d’intolérance doit être abandonnée», implorait le Manifeste pour un Québec lucide de 2005. Relisez-le.

Quand enfin vous en arrivez aux idées énoncées dans le Manifeste de QS - ou dans la lettre de présentation publiée dans Le Devoir du 30 avril - c’est pour les dénaturer ou les caricaturer. Vous vous appliquez à leur faire dire des choses qu’ils ne disent pas. Exemple : vous écrivez que les signataires accusent les Lucides de s’être rendus «responsables des privatisations», alors qu’ils affirment simplement que vous avez «soutenu des politiques» de «privatisation en douce des services publics». Le Manifeste des Lucides préconise en effet – c’est même souligné dans le texte – d’ouvrir la porte au privé. Vous louangez le système des PPP, qui est une manière détournée d’ouvrir la porte au privé.

 Vous rappelez les positions de votre Manifeste pour ne mentionner que les points les plus socialement acceptables : prendre nos responsabilités et cesser de blâmer les autres, investir davantage en éducation, apprendre plusieurs langues, être plus efficaces et innovants. Vous omettez cependant de rappeler vos principales propositions qui sont d’orientation nettement néolibérale : flexibilité du travail, mise au pas des syndicats, hausse des tarifs notamment en hydro-électricité, «modification du dosage des taxes» en faveur du capital, augmentation des taxes sur la consommation plutôt que sur le revenu, augmentation des frais de scolarité.

     Ce qui étonne le plus dans votre charge contre le Manifeste de Québec solidaire et ses signataires, c’est votre grande irritation devant une proposition on ne peut plus rationnelle : profiter de la crise, ou plutôt des crises – financière, économique, environnementale, alimentaire, énergétique – qui secouent présentement la planète pour «entreprendre une réflexion plus large sur ce qui a mené au désastre actuel». Cela signifie une remise en question du système économique à l’origine de ces crises. C’est décidément ce qui vous choque le plus : «Non pas réformer, humaniser le capitalisme, […] mais le remplacer par un autre système». «Lequel?», demandez-vous, incrédule. En guise de réponse, vous ressortez l’argumentation éculée de l’échec de l’expérience communiste dans l’ex-URSS et ses satellites. Cette tentative ratée du Parti bolchevique d’instaurer un capitalisme d’État, sous des habits socialistes, a supprimé, il est vrai, la possibilité de nous référer à une alternative toute faite, mais n’a nullement rendu toute alternative irréaliste. Vous semblez croire que le modèle économique actuel est d’une telle perfection qu’aucun autre système ne saurait le dépasser ni le remplacer. N’est–ce pas là l’immobilisme absolu? Ne pratiquez-vous pas le «refus global de changement» que votre Manifeste de 2005 reproche aux forces progressistes du Québec?

     Vous vous en prenez nommément à Françoise David et à Amir Khadir, mais vous semblez oublier qu’ils sont les porte-parole de quelques centaines de milliers de Québécoises et de Québécois qui partagent ces idées. Vous prétendez que Québec solidaire ne parvient pas «à quitter la marge d’erreur des sondages». Détrompez-vous : les derniers sondages montrent que QS obtient 8% de la faveur populaire. Ça fait beaucoup de Dings et Dongs à ridiculiser.

     À la fin de votre article, vous revenez sur Ding et Dong et vous écrivez, non sans une certaine condescendance, que vous espériez plus de Françoise David. Je dois vous dire que moi aussi j’attendais plus du docteur en sciences sociales que vous êtes, professeur agrégé aux HEC et ex-président du Conseil du trésor. Pour conclure en beauté cet échange, je proposerai un débat public entre vous et l’un ou l’autre des porte-parole de QS. Accepterez-vous?

Réplique à un journaliste de

Le Journal de Québec

© 2013 Jacques B. Gélinas