La spéculation financière consiste à tirer parti de la volatilité, des risques et anomalies diverses des marchés financiers déréglementés pour réaliser des gains considérables, en gageant sur l’évolution future des taux de change, des taux d’intérêts, des indices boursiers, des dérivés du crédit et autres. Il s’agit, par une habile ingénierie financière, de faire de l’argent avec de l’argent, sans production de biens et de services.

 Avec la déréglementation des services financiers, les spéculateurs sont devenus très malins. Ils ont appris à manipuler les marchés en créant des déséquilibres et des fluctuations dont ils profitent pour engranger des gains mirobolants à peu de frais. En 1992, le spéculateur milliardaire George Soros a encaissé, après quelques jours de pianotage sur son clavier, plus d’un milliard de dollars en jouant la livre sterling contre une poignée d’autres devises. Un véritable enrichissement sans cause. Aujourd’hui, la spéculation constitue la quintessence des marchés financiers. Le concept même de marché financier s’est dégradé au point d’intégrer de plain-pied cette économie casino dans son fonctionnement ordinaire. Comment une telle dérive a-t-elle pu se produire? Comment les gouvernants, le Fonds monétaire international et autres gardiens des services financiers ont-ils pu laisser se produire une telle perversion du système? La clé de l’énigme se trouve dans les deux principaux piliers de la globalisation économique : déréglementation et libéralisation.

 Le processus de déréglementation-libéralisation de la finance s’est amorcé dans la décennie 1970 pour aboutir, au cours des dernières années, à une frénésie spéculative sans retenue. Le triste dénouement qui s’ensuivit était prévisible : une crise financière cauchemardesque aux répercussions catastrophiques sur les plans économique et social. Ici, au Québec, le comportement moutonnier de nos élites politiques et financières – «Tout le monde faisait ça!», allèguent-ils, pour se justifier - a transformé la Caisse de dépôt et placement en un repaire de spéculateurs.

 

L’abdication de la classe politique en faveur des marchés déréglementés

     La spéculation, qui consiste à acheter un bien dans le but de le revendre à un prix supérieur, n’est pas chose nouvelle. La spéculation financière non plus. Ce qui est nouveau, c’est la démission signée et contresignée de la classe politique, qui a consenti par lois et traités à la déréglementation tous azimuts des services financiers. Cette abdication du politique devant les lobbies d’affaires a conduit à l’émergence d’une économie de la spéculation et à la domination de celle-ci sur la sphère financière et l’économie productive.

 La dérégulation de la finance s’est amorcée, en 1971, lorsque le gouvernement des États-Unis a décidé unilatéralement de démanteler le système monétaire international institué à Bretton Woods, en 1944, pour le remplacer par… le  marché. Officialisée en 1976 par les Accords de la Jamaïque, cette décision a eu pour effet de transformer l’ensemble des avoirs monétaires de tous les habitants de la planète en capital spéculatif. La monnaie étant devenue une simple marchandise, le marché des changes s’est révélé un outil fabuleux de spéculation et d’enrichissement facile.

 En 1986, le parlement britannique prend le relais de la déréglementation monétaire et financière, en adoptant le Financial Service Act - la Loi sur les services financiers. Cette législation ouvre la voie à un processus de déréglementation totale de la Bourse de Londres d’abord, puis de toutes les places boursières du monde, de New York à Tokyo. La Bourse, dont la finalité sociale est de faciliter la liquidité des capitaux en vue de l’investissement productif, s’est alors écartée radicalement de sa mission pour se convertir en un casino planétaire, déconnecté de l’économie réelle. C’est le fameux Big Bang financier, ainsi nommé en référence à l’explosion créatrice qui a donné naissance à l’univers cosmique. Dans l’univers de la finance, le décloisonnement et la déréglementation des services financiers ont attisé la créativité des spéculateurs, laquelle s’est révélée sans limite.

 À la même époque, en Amérique du Nord, on assista à l’engouement inopiné des politiciens pour la conclusion d’accords de libre-échange néolibéraux englobant la déréglementation de la finance et de l’investissement. Derrière cet engouement, il y avait les puissants lobbies d’affaires des États-Unis, dont la Business Roundtable piloté par American Express, alors leader mondial des services financiers. Au Canada, c’est le Business Council on National Issues (BCNI[1]), le Conseil des affaires sur les enjeux nationaux, qui a mené l’assaut auprès des politiciens[2]. Opération réussie! En mars 1985, le duo Mulroney-Reagan lance à la surprise générale l’idée d’un traité commercial global – a comprehensive free trade agreement – entre le Canada et les États-Unis. L’Accord de libre-échange Canada-États-Unis sera signé en 1988 pour entrer en vigueur le 1er janvier 1989. On se souvient du rôle décisif qu’ont joué les élites politiques québécoises, le Parti québécois en tête, dans la promotion et la défense de ce traité qui, pour la première fois dans l’histoire du libre-échange, englobait non seulement les marchandises, mais aussi les services - au premier chef, les services financiers - et les investissements.

Dans la même veine, on retrouve les mêmes lobbies dans la promotion de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), qui sera mis en oeuvre le 1er janvier 1994[3]. Ces deux traités ont servi de modèle aux multiples accords régis par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis 1995. Parmi ceux-ci, signalons l’Accord général sur le commerce des services et l’Accord sur les services financiers, qui ont institutionnalisé et généralisé la déréglementation financière à la grandeur de la planète

Dans la poussée furieuse de déréglementation qui sévissait alors, le président démocrate Bill Clinton s’est allié à un Congrès républicain pour faire sauter, en 1999, le Glass-Steagall Act proclamé par le président Roosevelt, en 1933. Le but de cette loi était de délimiter et réglementer le champ des opérations bancaires. Le sénateur démocrate, Byron Dorgan, qui s’était vivement opposé à la mise au rancart de la Loi Glass-Steagall, a alors déclaré : «Dans 10 ans, nous regarderons en arrière et nous dirons : nous n’aurions pas dû, nous avons oublié les leçons du passé[4]». Dix ans plus tard, en 2009, on reconnaît que l’abrogation de la législation rooseveltienne par le Financial Services Modernization Act de Clinton a contribué de façon significative à l’éclosion de la crise financières aux État-Unis d’abord, puis dans le monde entier.

C’est ainsi que confortée par trois décennies de laisser-faire, voire d’encouragement de la part des autorités gouvernementales, la spéculation financière s'est généralisée et complexifiée jusqu’à devenir incontrôlée et incontrôlable.

 

Des marchés dérivés à la dérive des marchés

 

     Les nouveaux spéculateurs, qui ont pullulé à la suite de toutes ces déréglementations, spéculent toujours sur des actifs réels, comme les métaux, le pétrole et les produits alimentaires, mais beaucoup plus sur des «produits dérivés» d’actifs sous-jacents, c’est-à-dire sur l’évolution future des actions et  des indices boursiers, des taux de change et des taux d’intérêts. Dans une logique spéculative, officiellement entérinée par les pouvoirs publics, des produits dérivés, toujours plus sophistiqués et plus opaques, font chaque jour leur apparition : des dérivés des dérivés. Plus c’est compliqué, plus c’est payant pour les grands spéculateurs que sont les banques, les fonds spéculatifs, les fonds communs, les courtiers et les traders de tous acabits.

 Les marchés dérivés partent d’une technique empruntée aux marchés à terme inventés à la fin du 19e siècle. Les marchés à terme permettent à des agents économiques de se mettre à l’abri des incertitudes concernant l’évolution des prix des matières premières. Exemple : un industriel du textile prévoit avoir besoin d’un lot important de coton dans trois mois. Comme il ne peut en faire l’achat immédiat, il décide de se prémunir contre une hausse éventuelle des cours en utilisant le marché à terme. Le 15 septembre, il s’engage par contrat à acheter dans trois mois 1000 tonnes de coton à 1150$ la tonne. À échéance, le 15 décembre, le cours du coton s’élève à 1200$. Les prévisions spéculatrices de l’industriel s’avèrent payantes. Le contraire aurait pu se produire et le prix chuter à 1100$. En ce cas, il aurait perdu, mais pas en-deçà de ce qu’il était disposé à payer. Comme ces transactions sont publiques, elles peuvent contribuer à stabiliser les marchés en fixant les coûts pour un temps déterminé.

 Appliquée aux produits dérivés, cette technique ne sert plus à stabiliser les marchés financiers, mais à les déstabiliser en fomentant la volatilité. Par exemple, un spéculateur boursier prend une option sur un certain nombre d’actions qu’il s’engage à acheter dans une période déterminée. Entre-temps, lui et ses collègues s’appliqueront à faire baisser le titre le plus possible. À l’échéance, le spéculateur achètera le lot promis puis manigancera de nouveau avec des initiés pour faire remonter le prix. Au moment propice, il revendra et engrangera un profit facile. Présenté comme un système d’assurance pour protéger contre une évolution défavorable des cours, le marché des produits dérivés constitue, en réalité, un système de gageures de haute voltige. Les assureurs sont devenus des spéculateurs.

 Il existe un certain nombre de marchés dérivés plus ou moins supervisés, comme le Chicago Mercantile Exchange, le London International Financial Futures Exchange et la Bourse de Montréal laquelle, après avoir cédé l’essentiel de ses activités à la Bourse de Toronto, en 1999, s’est rabattue sur les produits dérivés[5]. Toutefois, le gros de ces spéculations s’effectue de gré à gré, sans formalité, selon l’expression anglaise : over the counter (OTC). Traduction libre : «sur le bout du comptoir». Les transactions OTC échappent à la surveillance des autorités financières puisqu’elles n’apparaissent pas dans les bilans des institutions qui pratiquent ce genre d’opérations. Des montagnes de gageures ainsi effectuées ne subissent aucun contrôle. La Banque des règlements internationaux (BRI[6]) estime que le montant quotidien des opérations OTC est passé de 350 milliards de dollars US, en 1998, à 2100 milliards, en 2007. Une multiplication par six en neuf ans.

 

Les hedge funds ou fonds spéculatifs[7].

 

     Quand, dans les années 1970, s’est amorcée la dérégulation de la finance, des entreprises créées aux seules fins de spéculer à grande échelle sur les marchés financiers se sont multipliées. Ce sont les fameux hedge funds ou fonds de couverture, ainsi appelés parce qu’il sont censés couvrir ou protéger à la manière d’une haie (hedge). Le nom est trompeur, car ces fonds ne servent pas à protéger, mais à spéculer et à esquiver toutes régulations. Une de leurs activités favorites consiste à risquer des sommes fabuleuses dans des rachats d’entreprises par l’«effet de levier», c’est-à-dire avec de l’argent emprunté. Le procédé consiste à faire produire aux sommes empruntées un rendement supérieur aux taux d’intérêt payés pour l’emprunt. Aussitôt une entreprise acquise par l’effet de levier, les money managers du fonds s’empressent de la dépecer pour en vendre les parties les moins rentables. Ils procèdent par ailleurs à des mises à pied massives pour rendre plus rentables les parties qui le sont déjà. La flexibilité du travail est au menu des salariés qui restent.

 Les actionnaires des hedge funds sont de riches individus qui pourchassent des rendements mirobolants :  jusqu’à 25%. La mise initiale pour participer à ces fonds peut varier de un à dix millions de dollars. Avant la crise financière, ils ont connu une croissance phénoménale. En 1990, il en existait 480 et on jugeait que c’était beaucoup. En 2009, bien qu’un bon nombre ait dû déclarer faillite en raison de la crise, on en compte, entre 10 000 et 11 000. La plupart de ces fonds sont enregistrés offshore, c’est-à-dire dans des paradis fiscaux, bien que manipulés le plus souvent onshore, à partir de New York ou de Londres.

 Jusqu’à maintenant, l’opacité des hedge funds demeure totale parce que non régulés, constate le magazine d’affaires BusinessWeek (le 19 juin 2006). Au début de 2006, les autorités financières états-uniennes ont manifesté l’intention d’intervenir pour leur imposer une réglementation sommaire. Le projet a avorté en raison de l’opposition des milieux financiers et parce que la plupart de ces institutions offshore demeurent insaisissables. Ce qui inquiète particulièrement, c’est qu’elles sont devenues des lavoirs d’argent sale très fréquentés.

 

La tragédie des «papiers commerciaux» échafaudés sur des créances

 

     Dans les années 1970 est apparue une forme inédite d’ingénierie financière considérée comme «révolutionnaire» dans le monde de la haute finance : la titrisation des créances. Cette technique consiste à transformer un paquet de créances en titres (d’où titrisation) négociables sur les marchés financiers. Une banque d’investissement, par exemple, constitue un pool de créances, bonnes et mauvaises, d’une valeur de 100 millions de dollars et le «vend» à une sorte de fonds fiduciaire appelé Special Purpose Vehicle (SPV). Il s’agit le plus souvent d’une entité créée par la banque mais fictivement séparée de celle-ci, ce qui lui permet de sortir de son bilan les créances titrisées. Cette vente rapporte à la banque 100 millions de dollars qu’elle peut prêter et titriser de nouveau. Le cycle infernal s’emballe…

 De son côté, le SPV fractionne le tout en parts, disons, de 10 000 dollars qui deviennent autant de titres financiers : des asset-backed securities. On donne à ces titres le nom de «papiers commerciaux adossés à des actifs» (PCAA). On a inventé la formule «adossés à» pour éviter de dire «garantis par» des actifs. Il conviendrait plutôt de les appeler «papiers commerciaux bâtis sur des créances». Les actifs sous-jacents à ces créances, ce sont les maisons hypothéquées, les autos louées, les cartes de crédits et tout un amalgame de produits dérivés. Le SPV lance donc sur les marchés financiers ces PCAA à la manière d’obligations, qui portent cependant des intérêts supérieurs aux obligations gouvernementales ou aux bons du Trésor. C’est pourquoi les institutions financières en raffolent, surtout pour des placements à court terme. Car le très court terme - de 30 à 90 jours - est une autre des caractéristiques des PCAA. Lorsqu’ils arrivent à échéance, les PCAA sont revendus et achetés sur les marchés financiers.

 Les spéculateurs ne se sont pas arrêtés là. Ils ont poussé le processus à son paroxysme en procédant à la création de dérivés des PCAA. On appelle ça des «produits structurés». Cette montée en spirale du mécanisme de titrisation s’est doublée d’une euphorie spéculative. Les PCAA ont ainsi connu une croissance fulgurante passant de 400 milliards de dollars en 1995 à 2 500 milliards en 2007, quand cette bulle d’argent virtuel a commencé à se dégonfler.

 Le grand refoulement s’est produit lorsque les initiateurs de la chaîne spéculative se sont vues dans l’impossibilité de racheter les PCAA qu’ils avaient créés. Pourquoi? Parce que le paquet initial de créances était plein de prêts hypothécaires très risqués : les subprimes[8]. Emportées par une logique spéculative perverse, les institutions financières ne se gênaient pas pour prêter à des gens à très faibles revenus. Elles accordaient même des prêts à des NINJA - no income, no job, no asset -, comme on s’en vantait dans le métier. Elles prêtaient à des sans-revenu-sans-emploi-sans-actif, en leur garantissant qu’ils n’auraient rien à déboursé pour deux ans, après quoi des taux variables s’appliqueraient, etc. Entre-temps, leur insinuait-on, ils couraient la chance de se trouver un emploi. Dans le cas contraire, ils n’auraient qu’à revendre leur maison… avec profit. Mais ce qui devait arriver arriva. Il ne purent payer et il y eu un si grand nombre de saisies que le marché immobilier s’effondra et avec lui le château de papiers commerciaux mal adossés.

 Avec la titrisation des créances, la banque qui initie le crédit prend de gros risques, mais s’en débarrasse en vendant le risque. C’est l’inverse de ce qui se produisait dans le modèle bancaire classique où la banque qui initiait le crédit en portait le risque.

 Les subprimes ont enclenché la crise, il est vrai, mais la véritable cause du désastre financier et économique qui secoue la planète et ébranle  la Caisse de dépôt et placement, c’est dans les PCAA qu’il faut la chercher. Et encore plus dans l’incommensurable légèreté, l’ignorance crasse et la cupidité des acteurs financiers qui en ont fait la promotion et le négoce, au nombre desquels s’est retrouvée l’élite financière du Québec.

 En effet, à mesure que filtrait dans l’opinion publique les déboires de la Caisse de dépôt et placement du Québec, la population a appris avec stupeur que ses dirigeants, tels des joueurs compulsifs, s’étaient bêtement laissés piéger dans le jeu périlleux de la spéculation financière. Au point que le gros de leurs activités consistait à spéculer non seulement à la Bourse, mais sur toutes sortes de produits dérivés. Parmi ceux-ci, les PCAA se sont avérés les plus toxiques. Quand le piège s’est refermé, la Caisse en détenait pour 13,6 milliards de dollars sur les 32 milliards en circulation au Canada. La plus grande partie de ces PCAA ne trouvera jamais preneur.

 Plus dramatique encore, le Mouvement coopératif Desjardins s’est fait prendre avec 2,6 milliards de dollars «investis» dans les PCAA.  En plus d’acheter de ces obligations pourries, les dirigeants se livraient à la titrisation. Ils vendaient les créances titrisées à Fiducie du Canada chargée de les lancer sur les marchés financiers[9].

 

Les banques au cœur de la spéculation financière

 

     Qui l’eût cru? Les principaux opérateurs over the counter sont les banques qui, depuis quelques années, se sont spécialisées dans la spéculation sur les changes. Le marché des changes consiste en des réseaux très sophistiqués, noués entre les cambistes du monde entier qui, par téléphone et par courrier électronique, gagent des millions, voire des milliards de dollars par jour, simplement en appuyant sur les touches  buy, offer ou bid du clavier électronique. Selon la BRI, le volume quotidien des transactions sur le marché mondial des changes s’élevait, en 2007, à 3200 milliards de dollars. Les fluctuations désastreuses que l’on observe périodiquement sur les taux de change sont en grande partie l’œuvre des experts cambistes engagés par les banques.

 Toutes les grandes banques se sont dotées d’un département d’«arbitrage», expression euphémique pour désigner les opérations de spéculation hautement sophistiquées sur les monnaies. Inventée comme un instrument pour faciliter les échanges et la thésaurisation, la monnaie est devenue une marchandise ou pis, un objet de spéculation qui sert à l’enrichissement facile, sans production de richesse. La déréglementation financière a permis ce glissement de l’intermédiation vers la spéculation. Le rôle normal des banques devrait être de servir d’intermédiaires entre l’épargne et le crédit et entre les agents commerciaux, mais aujourd’hui, elles font plus d’argent avec leurs activités d’arbitrage, de courtage et de spéculation de toutes sortes qu’avec les opérations de prêts et de collecte de l’épargne. La crise financière a révélé au grand jour l’enlisement des grandes banques dans le bourbier des PCAA.

 

Portrait chiffrés des transactions financières spéculatives dans le monde

           

     Le tableau qui suit est tiré du livre de l’économiste français, François Morin, Le nouveau mur de l’argent, Essai sur la finance globalisée (Seuil, 2006). L’auteur, qui a été membre du Conseil général de la Banque de France, a dressé ce tableau «des flux qui traversent la sphère économique et financière internationale», à partir de données du FMI, de la Banque mondiale et de la Banque des règlements internationaux.

 

  TABLEAU DE LA SPHÈRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE MONDIALE (en 2002)

 

   - Transactions sur les produits dérivés :                             699 000 milliards de $us

   - Transactions sur les changes :                                     384 400 milliards de $us

   - Transactions financières (bourses, etc.) :                            39 300 milliards de $us

   - Transactions sur les biens et services (PIB mondial) :           32 300 milliards de $us

                                                  TOTAL :                    1 155 000 milliards de $us     

 

 

 

     Ce tableau met en lumière une réalité stupéfiante : les transactions financières relatives à l’économie réelle (pour les échanges de biens et de services) ne comptent que pour 32 300 milliards du total de 1 155 000 milliards de $US des transactions financières mondiales, soit 2,8%. Au chapitre des transactions sur les changes, seulement 8% de celles-ci sont effectuées pour des fins commerciales ou touristiques, ce qui représente un peu plus de 2% du total des transactions. On peut donc affirmer qu’environ 95% de toutes les transactions financières mondiales consiste en des opérations de spéculation, pour un total de 1 100 trillions ou 1 100 000 milliards de dollars en 2002. Des chiffres qui donnent le vertige.

 La situation ne s’est pas améliorée depuis. En 2008, le total des transactions financières mondiales s’élevait à 2 200 000 milliards de dollars, contre un PIB mondial de 55 000 milliards. L’économie spéculative l’emporte donc sur l’économie productive dans une proportion de 40 à 1.

Notons que les liquidités nécessaires à cette spéculation stratosphérique passent et repassent par les banques et proviennent, en dernier ressort, des banques centrales. À tel point que l’on peut affirmer que la fourniture de liquidité pour la spéculation financière est devenue la fonction principale des banques centrales. Un coup de maître pour les money masters qui ont réussi à mettre les banques centrales à leur service. Celles-ci se voient aujourd’hui coincées dans un rôle de pourvoyeuses de liquidités pour les besoins de la spéculation financière.

 

La financiarisation de l’économie

 

     Il ressort de toutes ces données que le système économique mondial s’avère dominé par la sphère financière, elle-même dominée par la spéculation. C’est ce qu’on appelle la financiarisation de l’économie. La masse monétaire mondiale augmente à un rythme époustouflant de 10% à 15% par année, progressant ainsi de trois à quatre fois plus vite que la production de biens et de services. Une hypertrophie due essentiellement à la spéculation. La crise financière qui sévit depuis le mois d’août 2007 et qui a dégénéré en crise économique à la fin de 2008 a obligé les gouvernements à sortir la planche à billets pour créer de l’argent ex nihilo. Pourquoi ? Pour remplacer les liquidités qui se sont évaporées avec les papiers commerciaux adossés dans bien des cas… à rien du tout.

 Dans un livre récent intitulé The Speculation Economy : How Finance Triumphed Over Industry, l’auteur démontre comment «les États-Unis ont atteint un stade où l’économie se caractérise non seulement par le triomphe de la finance sur les affaires [productives] – the triumph of finance over business -, mais par la domination de la Bourse qui s’inscrit dans la tendance structurelle de l’actionnariat à se détacher de l’économie réelle[10]». Une nuance : la déconnexion n’est jamais totale. Inévitablement la dure réalité finit par prendre sa revanche par l’éclatement de crises qui se répercutent dans l’économie réelle, la perturbent et la désorganisent.

 

Le parasitisme de la spéculation financière

 

     Paradoxe inouï : les mécanismes financiers spéculatifs ne créent ni plus-value, ni valeur, mais enrichissent réellement ceux qui les contrôlent. Cet enrichissement en dehors du processus de production est réel en ce qu’il permet aux spéculateurs l’acquisition d’actifs tangibles.  Le paradoxe, c’est cette capacité de l’argent de faire fructifier sa valeur et d’enrichir les spéculateurs indépendamment de toute production de biens et de services. Le spéculateur multimilliardaire George Soros, mentionné plus haut, n’a jamais produit de richesse et pourtant les 7 milliards de dollars qu’il a acquis par la spéculation lui confère un pouvoir d’achat égal à sa fortune

 Un constat s’impose donc : le capitalisme globalisé, dominé par la sphère financière et la spéculation, est porteur d’un nouveau régime d’accumulation essentiellement parasitaire. Le pouvoir d’achat de cet argent (mal) acquis vient nécessairement de quelque part. Il ne peut provenir que d’une ponction sur le système productif qui seul engendre de la valeur. Cette ponction du capital spéculatif sur le secteur productif s’effectue en définitive sur le dos des travailleuses et des travailleurs. Car il n’existe aucune création de richesse sans travail ; la  technologie elle-même, qui sert à augmenter la productivité, n’est autre chose que du travail accumulé.

 Voilà ce que constatait Adam Smith, le père de la théorie économique moderne, dès le premier paragraphe de sa célèbre Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) :

 Le travail annuel d’une nation est le fond primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie ; et ces choses sont toujours ou le produit immédiat de ce travail, ou achetées des autres nations avec ce produit.

 La ponction se traduit par le gel ou la baisse des salaires alors qu’augmente la productivité du travail. Au nom de la compétitivité, les salariés, les artisans, les agriculteurs et les petits commerçants sont priés de faire don de leurs gains de productivité lesquels sont canalisés vers le haut des grandes entreprises et vers les grands spéculateurs que sont les banques et les investisseurs institutionnels. Cette appropriation des gains de productivité des travailleuses et des travailleurs est la face cachée et la condition de la valorisation du capital financier par la spéculation.  Une appropriation facilitée par les délocalisations qui mettent les travailleurs du monde entier – de la Chine au Mexique et de l’Inde au Québec - en compétition les uns contre les autres, avec comme résultat le nivellement de leurs salaires et de leurs conditions de travail par le bas.

 

La responsabilité primordiale des gardiens élus du bien commun

 

     Les oligopoles bancaires de même que les gestionnaires des caisses et des fonds communs de toutes sortes, qui ont exigé la déréglementation et versé dans la spéculation, sont certes les responsables immédiats de l’actuel désordre économique et financier mondial. Mais il faut voir plus large et reconnaître la responsabilité première et primordiale de la classe politique. En permettant, encourageant et légalisant la déréglementation de la sphère financière, nos élus ont renoncé volontairement à exercer leur autorité sur ces biens publics que sont la monnaie et les systèmes financiers.

 Faut-il rappeler qu’en raison du caractère éminemment public du système financier, sa régulation ne peut être que politique ? Les politiciens, quoi qu’ils disent et quoi qu’ils fassent, ne peuvent se dégager de cette responsabilité qui leur incombe sans manquer gravement à leur devoir de gardiens et garants du bien commun.

[1] En 2002, le BCNI a pris le nom plus respectable de Canadian Council of Chief Executives, le Conseil canadien des chefs d’entreprise (CEEE).

[2]  Cet intense lobbying d’American Express, de la Business Roundtable et du BCNI est bien documenté dans Linda McQuaig, The Quick and the Dead : Brian Mulroney, Big Business and the Seduction of Canada, Toronto, Penguin Books, 1992.

[3] Voir John R. MacArthur, The Selling of «Free Trade»: NAFTA, Washington and the Subversion of American Democracy, New York, Hill & Wang, 2000.

[4] Cité dans BusinessWeek, le 23 mars 2009.

[5] En 2008, la Bourse de Montréal, toujours confinée dans les produits dérivés, s’est finalement laissée acheter par la Bourse de Toronto, avec l’accord du gouvernement du Québec.

[6] Créée en 1930, la BRI est la plus ancienne des institutions financières internationales. C’est en quelque sorte la banque des banques centrales. C’est le rendez-vous obligé des gouverneurs des banques centrales et des ministres des finances qui se réunissent à son siège social à Bâle, en Suisse, tous les deux mois, pour fraterniser et discourir sur la marche des affaires financières dans le monde. La BRI compile des statistiques sur les activités bancaires de tous les pays du monde, y compris des centres financiers offshore, les paradis fiscaux, qu’elle reconnaît d’emblée.

[7] Pour un examen plus poussé des hedge funds, voir l’excellent article de Raymond Favreau au chapitre 4.

[8] Néologisme créé à partir de prime rate, - taux de première classe. Il s’agit d’un euphémisme par litote. La litote consiste à dire le moins en laissant entendre le plus, comme c’est le cas lorsque l’on dit «Ça va pas pire pantoute» pour laisser entendre que  ça va très bien. Ainsi l’expression subprime laisse entendre que l’on est tout de même dans le prime, alors que les prêts hypothécaires en question n’avaient rien de prime.

[9] Cf. Le Rapport annuel 2007 du Mouvement Desjardins, p. 12 et 117.

[10] Lawrence E. Mitchell, The Speculation Economy: How Finance Triumphed Over Industry, San Francisco, Berret-Koehler Publishers, 2007, p. 278.

Il existe une forte tendance à croire que plus un individu

possède ou gère d’argent, plus profonde et magistrale

est sa vision des phénomènes sociaux et plus subtils

et pénétrants sont ses processus mentaux.

Un des facteurs qui contribue à l’euphorie spéculative et à l’effondrement

programmé, c’est l’illusion que l’argent et l’intelligence sont liés.

                                               

                                                            -John Kenneth Galbraith

LA DÉRIVE SPÉCULATIVE DU

CAPITALISME GLOBALISÉ

© 2013 Jacques B. Gélinas