GOUVERNEMENTS DE CENTRE-GAUCHE

ET DÉFIS DE LA GAUCHE EN AMÉRIQUE LATINE

       Après un long cycle – qui est loin d’être terminé - de gouvernements de droite, voire de dictatures militaires, plusieurs pays d’Amérique latine se tournent depuis peu vers des gouvernements de gauche ou de centre-gauche. Ce surprenant dégel a commencé à se produire au tournant du millénaire :

  • février 1999, au Venezuela, Hugo Chávez, militaire rebelle, est élu président sous la bannière de la Révolution bolivarienne;

  • mars 2000, au Chili, Ricardo Lagos accède au pouvoir à la tête d’une coalition de centre-gauche, la Concertación, dominée par le Parti socialiste,– celui de Salvador Allende :

  • janvier 2003, au Brésil, Luis Inacio «Lula» da Silva, figure de proue du Parti des travailleurs (PT) et d’un vaste éventail de mouvements populaires, accède à la présidence du plus grand pays de l’Amérique latine;

  • mai 2003, en Argentine, Nestor Kirchner, candidat du Parti justicialiste (péronniste) est élu président;

  • 31 octobre 2004, en Uruguay, Tabaré Vásquez, leader d’un parti de coalition, le Frente Amplio (Front élargi) devient président de cette petite république de 4 millions d’habitants.

 

        Pour les militants de gauche de ce continent le plus inégalitaire de la planète une question lancinante se pose: ces dirigeants et ces partis progressistes, portés au pouvoir par des mouvements populaires sont-ils les protagonistes de cet «autre monde possible», que proclame et réclame la société civile? Seront-ils les artisans d’un nouvel ordre socioéconomique fondé sur l’équité, le partage des richesses collectives et le respect de l’environnement? Ou bien se contenteront-ils d’humaniser le néolibéralisme en répondant à quelques revendications populaires parmi les plus criantes?

 

Le Chili de Ricardo Lagos

           

          Le cas le plus facile à élucider est sans doute celui du Chili. Pionnier de l’ultralibéralisme sous la dictature de Pinochet (1973-1989), le pays a poursuivi sensiblement dans la même voie sous les gouvernements démocrates-chrétiens qui ont pris le relai de 1990 à 2000. Ceux qui espéraient que le gouvernement soi-disant progressiste de Lagos allait s’inscrire dans la foulée des réformes allendistes ont été déçus. Il s’est plutôt inscrit dans le droit fil des politiques des Chicago Boys, ces économistes néolibéraux dépêchés par la Chicago School of Economics pour conseiller Pinochet après le coup d’État de 1973. Les universités et les ministères à vocation économique demeurent noyautés par des économistes néolibéraux.

   À l’ère de la globalisation, Lagos prétend qu’il n’a pas le choix, que le progrès du Chili réside dans le libre-échange à l’américaine et l’ouverture des frontières aux capitaux transnationaux. En 2003, il a signé avec les Etats-Unis, un accord de libre-échange bilatéral, plus contraignant que l’ALÉNA, dans lequel le Chili renonce de facto à toute politique économique nationale. Résultat : croissance du PNB, croissance des inégalités.

 

Le Venezuela d’Hugo Chávez         

           

          Le cas du Venezuela se situe, pour ainsi dire, à l’opposé de celui du Chili. Il est d’autant plus difficile à analyser que la radicalisation de son leader charismatique s’effectue graduellement à mesure que se dressent les oppositions sur son chemin. Élu et réélu sous le signe de la Révolution bolivarienne, Chávez a manifesté dès le début son intention de «transcender le néolibéralisme pour instaurer un État social, démocratique et juste». Communicateur exceptionnel et volubile, d’aucuns l’ont d’abord assimilé aux traditionnels caudillos[1] latino-américains. Les classes dominantes l’ont perçu comme une menace quand les masses ont commencé à s’approprier son discours révolutionnaire. C’est alors, en avril 2002, que la bourgeoisie nationale, appuyée ouvertement par l’Administration américaine, a tenté un coup d’État que la mobilisation populaire a fait échouer. Cet assaut désespéré de la droite a forcé Chávez à se radicaliser davantage.

   En  décembre 2004, devant le «Congrès mondial des intellectuels et artistes pour la défense de l’humanité» réuni à Caracas, il a annoncé pour la première fois son option socialiste. Avisant que la Révolution s’apprêtait à entrer dans une phase nouvelle, il a déclaré : «Le socialisme constitue la seule alternative au néolibéralisme». Comment se fera cette grande transformation? L’on sait qu’une révolution économique entraîne une révolution sociale, ce qui exige non seulement des manifestations massives de la population, mais aussi et surtout une solide organisation de la société civile préparée pour une lutte âpre et prolongée. Or, une telle organisation n’existe pas encore au Venezuela. L’année 2005 pourrait être décisive pour la Révolution bolivarienne.

 

Le Brésil de Lula

           

         Le cas du Brésil est sans doute celui qui a suscité le plus d’espoir et qui risque de créer le plus de déception. C’est bien un parti de gauche, forgé par 30 ans de lutte ouvrière et sociale, qui a pris le pouvoir, le 1er janvier 2003. Le programme du PT prône «l’implantation d’un modèle de développement alternatif ayant le social comme axe directeur». Son leitmotiv électoral – Fome zero, Faim zéro – annonçait une redistribution radicale des revenus et laissait espérer une réforme agraire en profondeur créant un nouveau modèle agricole fondé non seulement sur une redistribution des terres, mais aussi et surtout sur la production d’aliments pour le marché intérieur.

   Mais il y a un hic. Pendant la campagne électorale, Lula a cru bon de se faire rassurant en signant avec le FMI un accord l’obligeant à respecter les politiques d’ajustement structurel imposées par les institutions de Bretton Woods. Une fois élu, il a nommé des personnalités néolibérales à des postes clés, notamment au ministère des Finances et à la Banque centrale. Ces compromis ont rendu Lula respectable aux yeux de Washington, mais l’ont conduit à gouverner dans une logique néolibérale axée sur l’exportation et la concentration du capital.    Dans une telle logique, il n’y a pas de place pour une réforme agraire. Résultat : après deux ans de gouvernement, les deux principales promesses de Lula – faim zéro et réforme agraire - sont loin d’être réalisées. Le programme Fome zero se résume, jusqu’à présent, en un versement d’allocations minimales à une petite portion de familles très nécessiteuses. Et dans la vaste campagne brésilienne, les seigneurs de l’agribusiness exportatrice continuent de régner en maître.

 

L’Argentine de Kirchner

 

        Kirchner est généralement perçu comme  un président de centre-gauche. Porté au pouvoir par des mouvements populaires en révolte contre le fondamentalisme néolibéral, il a hérité d’un État en déliquescence, saccagé par des politiciens corrompus qui ont bradé les secteurs les plus rentables de l’économie - pétrole, mines, télécommunications, aviation et autres - en faveur d’une bourgeoisie nationale cooptée par les multinationales avec lesquelles elle a partagé le butin.  Cette politique orchestrée par le FMI a abouti à l’effondrement du système financier qui, dans sa chute, a ruiné les petits épargnants de la classe moyenne.

   Qu’a fait Krichner pour se classer au rang des leaders de la mythique «troisième voie»? Par une série de décisions rapides, il a freiné la radicalisation de la contestation sociale. En politicien pragmatique, il a vu qu’il fallait mettre fin au pillage. Il a choisi une approche tolérante vis-à-vis des chômeurs contestataires (les piqueteros) et leur a accordé une certaine assistance sociale. Il a concédé des augmentations de salaires et donné certaines assurances aux épargnants de la classe moyenne floués par les banquiers. Sur la scène internationale, il s’est aligné sur le Brésil dans les négociations avec l’OMC et a dit «non mais» à la ZLÉA. S’il a su remettre sur ses vieux rails une économie catastrophée, il n’a jamais remis en cause les principes qui ont conduit au bradage des ressources et à la concentration éhontée de la richesse. Il n’a pas non plus donné son appui aux travailleurs organisés en coopératives qui ont pris en main, de façon efficace, les entreprises abandonnée par les propriétaires pendant la crise.

 

L’Uruguay de Tabaré Vásquez

           

       Le peuple uruguayen vient d’élire un gouvernement de gauche présidé par Tabaré Vásquez chef d’une coalition de gauche très militante. Créé en 1971 pour contrer les deux partis séculaires de droite, le Colorado et le Blanco, le Front élargi n’a cessé de s’élargir pour regrouper une trentaine d’organisations, depuis les ex-Tupamaros révolutionnaires jusqu’à des partis réformistes modérés.

   Il est trop tôt pour percevoir quel chemin empruntera le nouveau gouvernement. On peut d’ores et déjà penser qu’il ne choisira pas la voie chilienne. Optera-t-il pour le modèle brésilien de Lula ou pour le radicalisme vénézuélien de Chávez? Ce qui est certain, c’est qu’il peut s’appuyer sur une large base militante et pragmatique, forgée dans l’action. Ces dernières années, la société civile uruguayenne a pris l’habitude de se mobiliser pour des causes concrètes. Des pétitions recueillant des centaines de milliers de signatures ont empêché la privatisation d’entreprises d’État. Récemment, les citoyennes et citoyens ont remporté un référendum obligeant le gouvernement à considérer l’eau comme un bien public.

 

Les défis de la gauche latino-américaine?

           

         Si l’on peut douter de la volonté politique des dirigeants élus pour changer les choses, on ne peut douter du mouvement de fond qui leur a permis d’accéder au pouvoir. Jetant un regard froid sur ce qui se passe présentement au Brésil, Leonardo Boff, figure emblématique de la défense des pauvres dans ce pays, a traduit la situation dans une phrase lapidaire : «L’espérance a laissé les hautes sphères [gouvernementales] pour redescendre dans la plaine». Ce qui est remarquable en Amérique latine, c’est qu’en plus de la société civile en général qui s’organise et se manifeste, les mouvements paysans se révèlent comme les plus contestataires, les plus tenaces et les plus conscientisés. Et les femmes sont très présentes dans ces mouvements. Comme pour attester que les grandes transformations s’enracinent dans la base, on observe que la gauche ne cessent de faire des gains au niveau municipale dans une dizaine de pays.

    Le grande tentation de la gauche, c’est de croire qu’il suffit d’user d’habiles stratagèmes pour s’emparer du pouvoir le plus vite possible, afin de changer les choses à partir de ce lieu privilégié. Un participant au Forum social chilien, qui a eu lieu en novembre dernier à Santiago, a servi un sage avertissement aux partis de gauches tentés de faire des alliances avec les partis de centre-gauche-droite pour avoir prestement droit à leur quote-part de pouvoir : «Celui qui n’a pas avec lui les organisations sociales ne disposera pas de la force nécessaire pour faire passer ses idées».

   Le grand défi de la gauche, c’est le travail au ras du sol. C’est l’enracinement dans les mouvements populaires, dans les associations de la société civile et dans organisations sociales de toutes sortes, jusqu’à ce que la majorité soit convaincue qu’une grande transformation est nécessaire et possible.

 

 

 

 

 

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[1] Caudillo : en Amérique latine, titre que l’on donne à un chef qui fait figure de guide et de meneur d’hommes. C’est l’équivalent en espagnol de duce en italien.

© 2013 Jacques B. Gélinas