ÉPARGNEZ-MOI CETTE AIDE!

1- Quel bilan faites-vous de l’aide au développement?

           

       Il y a lieu d’abord de distinguer entre l’aide publique au développement (APD) et l’aide privée qui est le fait des organisations non gouvernementales (ONG)et des églises. L’aide privée ne représente qu’à peine 10% du total, et sa contribution  est en général positive.

Il en va autrement de l’APD, une institution vieille de 50 ans, qui a pris, ces dernières décennies, l’allure d’une véritable industrie. Cette énorme machine distribue chaque année autour de 60 milliards de dollars, la plus grande partie sous forme de prêts, de lignes de crédit et d’assistance technique. Quelque 100 000 experts internationaux - qui, soit dit en passant, drainent à eux seuls plus de 15% de l’aide - dirigent et supervisent cette gigantesque opération. La Banque mondiale, escortée par le Fonds monétaire international (FMI) et, de plus en plus, par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), est le vaisseau amiral de cette armada d’experts, d’organismes internationaux et d’agences gouvernementales. Tous les pays de l’OCDE participent à la manœuvre sous la supervision du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE, comité chargé, de concert avec la Banque mondiale, de fixer «certains objectifs communs» et d’harmoniser les politiques d’aide des pays membres.

  Or, malgré ce déploiement considérable de moyens, de stratégies, de programmes et de promesses, l’APD n’a pas réussi à sortir des ornières du sous-développement un seul des quelque 130 pays étiquetés «en voie de développement» par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et les institutions financières internationales (IFI). Sous-développés un jour, sous-développés toujours. Les derniers rapports du PNUD signalent que depuis le début des années 1980 l’écart s’accentue entre pays riches et pays pauvres. Et plus navrant encore, la liste des pays dits les moins avancés (PMA) s’allongent chaque année. Dans une cinquantaine de pays, les conditions de vie ont empiré au cours des 20 dernières années. Ces pays, comme Haïti, la Bolivie et la plupart de pays d’Afrique sont, en réalité, des pays en voie de sous-développement.

  Le phénomène de la globalisation, que l’on peut définir comme la gouverne du monde par de puissants intérêts économiques transnationaux, a des conséquences néfastes pour l’ensemble des pays sous-développés, forcés de s’intégrer au marché global dérégulé.      Le Cambodge et le Népal viennent de signer leur adhésion à l’OMC et seront forcés, malgré leur fragilité, de privatiser, déréglementer et libéraliser pour entrer en concurrence avec les compagnies transnationales. La conférence de Monterrey sur le financement du développement, en février 2002, a décrété que le commerce international, le plus dérégulé possible, était «le moteur du développement». C’est le retour au mercantilisme!

 

2- Y a-t-il des exemples de pays du Tiers monde qui se seraient développés sans l’aide extérieure?

 

      La Chine, que les circonstances et la géopolitique mondiale ont préservé de l’aide au développement, est le seul pays que l’on peut considéré comme réellement en voie de développement. Singapour, la Corée du Sud et Taïwan méritent aussi des mentions particulières. Singapour est un État-cité autocratique qui s’est constitué plaque tournante du capitalisme avancé en Asie. Grâce à leur situation stratégique particulière, la Corée du Sud et Taïwan (qui demeure officiellement une province de la Chine) ont pu mettre en œuvre une réforme agraire réussie qui a favorisé une agriculture vivrière laquelle a permis une accumulation primitive. Leur secret réside dans une agriculture vivrière dynamique jointe à de vigoureux programmes de collecte de l’épargne. Malgré cela, ils figurent toujours sur la liste des pays sous-développés et demeurent soumis aux diktats des IFI qui savent les replonger périodiquement dans des crises financières et ainsi les replacer en périphérie du système. Le même sort attend les pays maldévelpppés, dit «nouvellement industrialisés», comme le Mexique, le Brésil ou l’Inde.

 

3- L’aide a pourtant eu des effets positifs…

 

     Certes, des progrès notables ont été accomplis dans plusieurs domaines : amélioration des infrastructures, multiplication des universités, élimination de certaines maladies infectieuses,  diminution du taux d’analphabétisme, etc. Mais ces avancées ne font pas le poids avec les résultats désastreux de 50 ans de développement à crédit lequel a produit des effets pervers indéniables.

 

4- Quels sont ces effets pervers de l’aide publique au développement?

  J’en mentionnerai trois :

 

  1. L’aide extérieure, faite surtout de prêts et de ligne de crédits, a amorcé la pompe de l’endettement et du surendettement et verrouillé les pays du Tiers Monde dans une dépendance financière chronique; une dépendance qui a permis aux IFI – la Banque mondiale, le Fonds monétaire internationale, et les banques régionales de développement – d’imposer leur propre modèle de développement économique et social. Ce modèle s’est concrétisé dans les célèbres «programmes d’ajustement structurel» que tous les gouvernements en quête de financement et de refinancement se voient obligés d’accepter. C’est ainsi que la dépendance financière se traduit en dépendance politique, technologique et culturelle. Aujourd’hui, la dette du Tiers Monde s’élèvent à plus de 2 500 milliards de dollars, le double de ce qu’elle était il y a 15 ans. Et elle ne cesse de grimper d’année en année.

  2. L’APD a donné naissance à une nouvelle classe politique qui dépend pour son maintien au pouvoir des flux financiers extérieurs. Il s’est ainsi formée une véritable aidocratie, c’est-à-dire une classe politique dominante composées de nouveaux riches quémandeurs dont les assises reposent sur les capitaux extérieurs. Une classe dirigeante qui n’a pas besoin, ou si peu, de bases sociales pour survivre. Au su et au vu des institutions d’aide au développement, ces élites amassent ainsi, en peu de temps, des fortunes colossales qu’elles placent dans des paradis fiscaux.

  3. Enfin le plus grave : présenté depuis des décennies comme LA solution aux problèmes du sous-développement, le financement par le crédit extérieur, a eu pour effet de minimiser le rôle de l’épargne intérieure dans le développement; les gouvernements du Tiers Monde se sont équipés, dès le début, non pas pour collecter l’épargne intérieure, supposément inexistante, mais pour capter et contrôler les flux financiers extérieurs.

 

5- Croyez-vous que les pays du Tiers Monde pourraient se développer sans l’aide extérieure?

           

       Le paradigme du développement aidé se trouve aujourd’hui si profondément ancré dans la culture des pays riches, comme aussi dans la mentalité des élites du Tiers Monde, qu’une autre voie est pratiquement inimaginable. Personne, en effet, n’ose imaginer une solution en dehors du présent système piloté par les plus grands experts internationaux qui savent en imposer par leur théorie et leur train de vie.    Ce système solidement institutionnalisé fait désormais partie de l’ordre économique mondial.

  Et pourtant… Et pourtant, les pays industrialisés se sont tous développés par leur propres moyens, à partir de l’épargne intérieure… en pratiquant un solide protectionnisme. La pensée dominante, qui n’en finit pas dénigrer les capacités d’autodéveloppement des populations du Tiers Monde, a réussi à faire oublier la vraie nature du développement… Or, il faudrait s’entendre et savoir de quoi l’on parle quand il est question de développement.

 

6- Justement, posons la question essentielle : le développement, c’est quoi?

           

       Les situations diffèrent d’une époque, d’un pays et d’une culture à l’autre. Cependant, un principe demeure universellement attesté par l’histoire : le progrès commence lorsqu’une société consomme moins qu’elle ne produit et qu’elle utilise ce surplus pour fabriquer et acquérir des outils afin de produire davantage avec moins d’effort et moins de temps. Le développement économique et technologique est né de cette volonté des communautés humaines de satisfaire leurs besoins et leurs aspirations – y compris les aspirations culturelles, intellectuelles et spirituelles – en produisant davantage et mieux avec moins d’effort et moins de temps. Le surplus, c’est-à-dire l’épargne investie dans des outils et des équipements, c’est le capital. La fabrication et l’utilisation de ces outils signifient non seulement une augmentation de la production et de la productivité, mais la formation des ressources humaines par la praxis, c’est-à-dire le développement de l’habilité manuelle et intellectuelle des gens qui inventent, fabriquent et contrôlent ces outils.

  Le développement comme processus peut donc se définir comme l’ensemble des activités qui contribuent à l’accumulation progressive du capital matériel, technologique et humain en vue d’une production autoentretenue qui vise à satisfaire les besoins présents et futurs de la communauté. Des besoins définis par la communauté elle-même et non pas par des experts internationaux. Pour résumer, on peut dire que le véritable nom du développement, c’est la capitalisation en vue de l’investissement productif et de la satisfaction des besoins.

  Il faut avoir cette humilité de reconnaître les bases matérielles du développement humain, ce qui ne minimise en rien la véritable nature de tout progrès qui ne peut consister qu’en un élargissement progressif du champ de la conscience et de la liberté. Le plus grand des accomplissements humains, tant pour les communautés que pour les individus, n’est pas de manger mais de s’autoréaliser. N’empêche que pour s’autoréaliser, il faut commencer par manger… et par produire ce qui est nécessaire à cet effet.

 

7- À première vue du moins, il semble évident qu’il est impossible pour les pays du Tiers Monde de trouver chez eux l’épargne nécessaire à leur développement.

 

       Cette question est d’autant plus pertinente que toute l’idéologie de l’aide au développement repose sur ce postulat apparemment incontestable, à savoir que l’épargne intérieure est inexistante dans les pays les moins avancés et insuffisante dans les autres pays du Tiers Monde. Et pourtant, cette épargne, tant l’épargne volontaire que l’épargne forcée, existe en abondance, mais elle est dilapidée. Les rapports du PNUD et des IFI confirment que l’épargne brute dans les pays sous-développés est plus abondante que dans les pays de l’OCDE. Mais cette épargne au lieu d’être investie sur place et convertie en capital, s’écoule vers l’extérieur et, cela, de multiples façons : 1) en paiement des intérêts des intérêts de la dette; 2) en suivant la voie de la fuite des capitaux tracée par l’aidocratie; 3) en achat d’équipements militaires qui servent essentiellement à contrôler les populations exaspérées par tant d’exactions; 4) en dépenses somptuaires que pratiquent les dirigeants.

 

8- Y a-t-il dans le monde des exemples de développement par l’épargne intérieure?

 

        Il y a l’exemple de tous les pays industrialisés qui se sont développés à partir de leur propre épargne… souvent avec un supplément de piraterie, mais pour pratiquer la piraterie, des équipements coûteux sont nécessaires. Le même impératif attend tous les autres pays de la planète. Comme l’a dit, je crois, le vieil économiste progressiste John Kenneth Galbraith,: «Tôt ou tard, l’épargne, qui seule permet une développement autonome, doit commencer at home». Un proverbe andin dit la même chose de façon plus imagée : «No hay desarrollo sino a partir de su propio rollo» (Littéralement : Il n’y a de développement qu’à partir de son propre rouleau.)

Aujourd’hui, les exemples d’autodévelopement par l’épargne intérieure il faut les trouver dans le Tiers Monde profond, dans certaines communauté entreprenantes qui ont vu qu’il ne fallait rien attendre du pouvoir et que leur salut était dans leurs propres mains. J’irai le constater en avril prochain, en Haïti, où des amis me disent qu’il existe au ras du sol un grand bouillonnement d’initiatives populaires. De cela, les grands média ne parlent pas…

 

9- Puisque l’épargne intérieure fuit vers l’extérieure, il s’agit d’un véritable cercle vicieux. Par où commencer?

 

       Il n’y a vraiment pas d’autres voies que de commencer par le commencement, c’est-à-dire par la base. En fait, c’est déjà commencé dans le Tiers Monde profond où les populations ont bâti et continuent de bâtir un système financier parallèle. Il s’agit d’un système dit informel de collecte de l’épargne qui, dans certains pays, est mieux pourvu et beaucoup plus efficace que le système officiel. Des tontines africaines aux banques populaires et aux banquiers ambulants…

  Le mouvement coopératif a pris une ampleur considérable, surtout depuis le début des années 1980, quand l’échec des systèmes bancaires nationaux et l’avidité des banques étrangères sont devenus par trop évidents.

  Ces dernières années, on a vu se développer à une vitesse fulgurante les banques non conventionnelles de microcrédit. La Grameen Bank au Bangladesh et BancoSol (Banco Solidario) en Bolivie sont les figures emblématiques de ces nouveaux instruments d’intermédiation financière. Contrairement aux banques conventionnelles, ces institutions reçoivent les moindres petits dépôts et octroient des mini-prêts sans garantie matérielle. La garantie, c’est la solidarité du groupe auquel se rattache l’emprunteuse ou l’emprunteur.

  Partout dans le Tiers monde les femmes, à qui l’on a barré l’accès aux institutions bancaires conventionnaelles, forment l’avant-garde de ce mouvement d’autofinancement, d’autogestion et d’autodéveloppement. 94% des 2 millions de membres de la Grameen Bank sont des femmes. À BancoSol, le taux de participation féminine est de 75%.

 

10- Quel devrait être le rôle de l’agriculture dans une relance du développement dans le Tiers Monde?

          La terre est le capital premier, en principe à la portée de tous. Elle peut avec un effort  également à la portée de tous, satisfaire les besoins fondamentaux de ceux qui la cultivent. Il s’agit bien entendu de l’agriculture vivrière qui répond aux besoins fondamentaux de ceux qui la pratiquent : aliments, vêtements, abri, dignité. De plus, l’agriculture vivrière, contrairement à l’agriculture d’exportation, permet à ceux qui s’y adonnent de maîtriser les techniques d’exploitation, de les perfectionner et d’assimiler des techniques venues d’ailleurs. Elle permet aux communautés de dégager des surplus pour l’investissement dans l’artisanat, la petite industrie ou le commerce.

  Dans la plupart des pays sous-développés, l’agriculture vivrière devrait demeurer la principale source d’emplois pour longtemps encore. Elle seule peut assurer un minimum vital et même un confort frugal à la population.

 

11- Selon vous, y a-t-il encore une place pour la coopération internationale?

 

      Oui, une place utile et nécessaire. À condition qu’elle se concrétise dans l’expression d’une solidarité directe et d’une volonté d’échange entre des collectivités du Nord et des collectivités du Sud.

 

12- Les ONG ont-elles encore un rôle à jouer?

       Certainement, au prix d’une constante remise en question…

 

13- À quelles conditions la coopération internationale peut-elle s’avérer bénéfiques pour les pays du Tiers Monde?

 

      J’ai trouvé dans un vade mecum de coopérants espagnols au Nicaragua, une liste de règles d’or que ceux-ci s’efforcent d’observer dans leur pratique quotidienne. J’en ai retenu trois qui me paraissent résumer toutes les autres.

La première est empruntée au serment d’Hippocrate : «D’abord, ne pas nuire». Ne pas faire de mal. C’est en effet le premier serment que devraient prêter tout coopérant avant de se prétendre docteur en développement.

Deuxième règle : Ne jamais perdre de vue que la coopération internationale ne peut être autre chose qu’un appui externe à une dynamique interne. Si un coopérant estime qu’à l’endroit où on l’a envoyé, il n’y a pas de dynamique interne, alors il n’a qu’à rentrer chez lui. Toutefois, le plus sûr, c’est qu’il n’aura pas su percevoir, enfoui dans une aliénation générée par une exploitation plusieurs fois séculaire, l’inextinguible élan de vivre de la communauté.

Troisième règle : Commencer par ce qu’il ont et non pas par ce qu’il n’ont pas.

ENTREVUE

Revue Défis-Sud, sept.-oct. 2003

Belgique

© 2013 Jacques B. Gélinas