Décadence de la démocratie représentative

Malgré les multiples symptômes qui affectent le système représentatif actuel, on ne vit pas la mort de cette grande aventure humaine qu’est la démocratie. Pourquoi? Parce que l’idéal démocratique répond à une des aspirations les plus profondes de l’humanité : le désir inextinguible d’indépendance et d'autoréalisation enraciné au cœur des peuples et de tout être humain. La démocratie, c’est en dernière analyse cette incessante quête de liberté, d'égalité et de fraternité, qui ne peut s’accomplir que dans un ordre politicosocial où les citoyennes et les citoyens participent à la définition et à la défense de leurs droits et du bien commun.

 

OUI, nous vivons aujourd'hui le déclin et la décadence de cette application particulière de la démocratie qu’est le régime représentatif. Ce système n’a jamais fonctionné parfaitement, loin s’en faut, mais il n’a cessé, au cours des dernières décennies, d’accumuler les vices et de se dégrader. Nos gouvernants ont poussé la démission jusqu’à signer leur propre capitulation en souscrivant aux conditions antidémocratiques des nouveaux traités de libre-échange. Aujourd’hui, les nombreux maux qui rongent le système représentatif donnent à penser qu’il est atteint d'une maladie dégénérative et qu’il a épuisé son potentiel démocratique.

 

I- LES 10 PLAIES DU SYSTÈME REPRÉSENTATIF

Que ceux qui jugeraient ce diagnostic trop sévère se penchent un instant sur cet inventaire sommaire des diverses affections chroniques qui affligent notre système politique représentatif. Notons que toutes ces défaillances se recoupent et se renforcent l’une l’autre, jusqu’à faire du système une coquille vide. Le mot plaie est ici utilisé au triple sens de fléau, de lésion des tissus (sociaux) et de déviance aux conséquences graves.

 

1- Un mode de scrutin « démocratiquement infect »

«Notre mode de scrutin est démocratiquement infect.» Le constat est de René Lévesque qui percevait dans notre mode de scrutin disproportionnel un grave danger pour la démocratie et la cohésion sociale[1]. A l'issue des élections d'avril 1970, où le Parti Québécois avait obtenu 23% des voix pour se retrouver avec seulement 7 députés, au lieu d'une trentaine, le fondateur du parti avait lancé cet avertissement :

 

Le système électoral n'est pas conforme à la réalité sociale d'aujourd'hui, ni à la réalité politique. Si on veut pouvoir éviter une démoralisation, une amertume qui pourrait être dangereuse chez les jeunes en particulier, qui veulent croire au procédé démocratique, il faudrait qu'on leur prouve que ça peut être vrai [2].

 

Myopes, les élites politiques de tous les partis n'ont jamais voulu écouter cette salutaire mise en garde. Une fois au pouvoir, René Lévesque a voulu corriger la situation. C’était en 1983. Mais voilà que même les députés de son propre caucus se sont mis en travers de leur chef pour bloquer la présentation d'un projet de loi «visant à instaurer un mode de scrutin proportionnel[3] ».

 

Le 8 décembre dernier, le pronostic de René Lévesque s'est réalisé une fois de plus et de façon éclatante, avec une participation de seulement 56% des électeurs inscrits. Si l’on tient compte des abstentionnistes (44%), le Parti libéral, qui va nous gouverner pour les quatre ou cinq prochaines années, n’a recueilli que 23,5% des suffrages potentiels. Face à cette réalité, comment peut-on encore affirmer, comme le font nos élites, que «le vote est la clef de voûte de la démocratie»? S’il en est ainsi, il faut bien convenir que tout le système est en péril d’écroulement.

 

2- Le marketing électoral en guise de débats publics

Le processus électoral se révèle de plus en plus comme une pure opération de marketing. Cela consiste à utiliser les techniques les plus sophistiquées de publicité et de propagande, non pas pour informer correctement la population, mais pour la manipuler et lui cacher le plus possible les enjeux qui pourraient la mettre en éveil et en état de contestation. Pour réaliser cet emballage publicitaire, les «vieux» partis font appel à des boîtes de communication et de relations publiques, qui disposent d'une armée d’experts en fabrication d'images et de stratégies pour la mise en marché du chef et de son parti.

 

Ce système de marketing est devenu si efficace que, dans les dernières campagnes électorales, les politiciens ont réalisé le tour de force d’esquiver tout débat sur les graves problèmes qui inquiètent une grande partie de la population : la dégradation de l'environnement, les changements climatiques, le dépeuplement des régions, la surexploitation des forêts, l’empoisonnent de nos lacs et de nos cours d’eau, l’installation d’un port méthanier en zone patrimoniale peuplée, la privatisation sournoise du système de santé, la réforme du mode de scrutin et le reste.

 

3- La loi d'airain de la «ligne de parti»

Dans le système parlementaire britannique qui est le nôtre, les députés d’un même parti sont tenus, sous peine d'expulsion, de voter selon les consignes émises par le chef, sans égard à leurs propres opinions, à leur conscience et à la volonté de ceux qui les ont élus. C’est ce que l’on appelle la discipline ou ligne de parti. Cela fait qu'un député n'est pas, comme on pourrait le croire, le représentant des citoyennes et citoyens qui l'ont élu, mais un pion voué à servir les objectifs du parti et du chef, le plus souvent dictés par de puissants intérêts économiques (plaie n° 6). La ligne de parti combinée aux ambitions personnelles des élus a fait de l'Assemblée nationale, hélas! un Parlement de suiveux.

 

Une question se pose : pourquoi la quasi totalité de nos élus marchent-ils si facilement sur leurs principes et se résignent-ils à un rôle de pion dans le Parlement? Pourquoi cet esprit de servitude? La triste réalité, c’est que le suivisme fait partie de la culture politique d’un système qui recrute des gens, lesquels une fois entrés au Parlement se sentent membres d’une classe politico-sociale qui les propulsent dans un monde à part, coupé du peuple. Évidemment, il y a des exceptions, très rares. Saluons Thomas Mulcair qui a perdu sont poste de ministre et son siège, pour avoir écouté sa conscience plutôt que de suivre la volonté du chef sur des enjeux écologiques importants, comme la protection des milieux humides et l’infâme projet gazier, connu sous le nom de Rabaska. 

 

4- La marginalisation du parlement au profit de l'exécutif

Une des causes principales de la décadence de la démocratie représentative réside dans la marginalisation du pouvoir législatif par l'exécutif. Pis encore, l’exécutif se trouve lui-même réduit à l’impuissance par la concentration du pouvoir dans les mains du premier ministre et de ses proches conseillers souvent non élus.

Le constat est général. André Pratte, éditorialiste en chef de La Presse, observe que «les simples députés n’ont plus beaucoup d’influence sur le gouvernement. […] Le Parlement n’a jamais eu si peu de poids[4]».

 

Michel C. Auger, analyste avisé de la scène politique québécoise, écrit ceci: «La faiblesse de notre système parlementaire, autant à Québec qu'à Ottawa, c'est qu'un gouvernement majoritaire peut faire tout ce qu'il veut et que le parlement n'est plus qu'une procédure formelle de ratification[5].». Et il explique : les décisions sont prises au cabinet du premier ministre, souvent avant même qu'elles ne soient soumises au Conseil des ministres.

 

Il faut reconnaître ici le courage politique de l’ex-député péquiste Jean-Pierre Charbonneau qui, en tant que président de l'Assemblée nationale puis à titre personnel, s'est fait l'avocat d'une réforme en profondeur des institutions démocratiques. Et cela, malgré les réticences, voire l'opposition, de son chef et de son parti.

 

5- La date des élections soumise à l’arbitraire du premier ministre

Le système parlementaire britannique se distingue des autres variantes de la démocratie représentative par un vice supplémentaire : le privilège qu’a le premier ministre de déclencher des élections à la date qu’il lui plaît, dans le but de profiter de la conjoncture la plus favorable à sa réélection. Usant et abusant de ce pouvoir arbitraire, il tente de surprendre les partis adverses qui se trouveraient dans des situations défavorables d'organisation et de financement. Cette décision antidémocratique ne tient compte ni des grands enjeux de l’heure, ni des opinions des électrices et électeurs, mais uniquement des bénéfices que le premier ministre et son parti peuvent en retirer.

 

6- L'influence néfaste des lobbies d'affaires sur le politique

Dans son livre, L'Amérique que nous voulons[6], l’économiste états-unien, Paul Krugman décrit comment Roosevelt a eu maille à partir avec les lobbies d'affaires, lorsqu'il a voulu mettre en oeuvre une série de mesures sociales visant à résoudre la crise dans laquelle le capitalisme sauvage avait plongé les États-Unis. Ce  New Deal instauré par Roosevelt consistait en un nouveau contrat social entre l'État, l'entreprise privée et la masse des exclus. Cela comportait la nécessité d’obliger les riches et les grandes compagnies à payer leur juste part d'impôt. Écoutons le grand homme d'État expliquer à ses compatriotes la lutte qu'il a dû mener, au cours de son premier mandat, contre « l'argent organisé ».

 

Nous avons dû lutter contre les vieux ennemis de la paix : les monopoles industriels et financiers, la spéculation, la banque sans cœur, les antagonismes de classes, les groupes d’intérêts, les profiteurs de guerre. Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs propres affaires. Nous savons maintenant qu'il est tout aussi dangereux d'être gouverné par l'argent organisé que par le crime organisé[7].

 

Malheureusement, avec l’avènement du capitalisme globalisé, au début des années 1980, « les vieux ennemis de la paix » sont revenus en force. Ils ont réussi à convertir officiellement l’État en appendice de leurs propres intérêts. Cela s’est avéré particulièrement flagrant quand les dirigeants politiques ont accepté de signer des accords de libre-échange globaux qui les faisaient renoncer à une grande partie de leurs pouvoirs de légiférer et de réglementer (plaie N° 7).

 

7- Les accords de libre-échange ou la capitulation signée des politiciens

La signature de l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis, en 1988, a inauguré un nouveau type de libre-échange qui vise à moyen et long termes l’élimination de toutes lois et réglementations pouvant nuire à la profitabilité des entreprises. Ce libre-échange dit global couvre tout : non seulement les marchandises, comme c’était le cas auparavant, mais les services, les investissements, les produits agricoles et, de surcroît, la surprotection des brevets des multinationales. Il vise à englober dans la sphère marchande toutes les activités humaines et toutes les ressources de la planète.

 

En 1994, l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) a étendu ce nouveau libre-échange au Mexique. Cet accord a ensuite servi de modèle à une panoplie de traités multilatéraux administrés par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), créée à cet effet en 1995. Jusqu’à présent, 153 gouvernements, dont le Canada, ont signé ces traités qui limitent de façon péremptoire l’intervention des pouvoirs publics en matière de protection du bien commun, de l’environnement et des droits sociaux, pour laisser le champ libre aux mécanismes du marché, c’est-à-dire aux puissants intérêts économiques qui contrôlent ces mécanismes. Les gouvernements successifs du Québec ont automatiquement ratifié tous ces traités et modifié en conséquence les lois et règlements s’y rapportant.

 

En apposant leurs signatures sur ces traités, les gouvernants ont volontairement signé leur propre capitulation face aux milieux d’affaires. Un nouveau Roosevelt n’est plus possible, à moins d’une formidable montée de conscience dans la société civile qui forcerait les gouvernements à dénoncer ces accords. Obama le fera-t-il? Peut-être ne pourra-t-il que préparer le terrain pour que cela advienne un jour…

 

8- Les droits civiques menacés… au nom du 11 septembre

Depuis la tragédie du 11 septembre 2001, des élus mal ou peu informés, mais habitués à suivre, acceptent sans discussion ni débat de voter à répétition des mesures antiterroristes, calquées sur la stratégie de sécurité nationale des États-Unis. Toutes ces mesures de surveillance et de restriction des droits civiques visent à réprimer la contestation et à refouler les organisations de la société civile devenues trop turbulentes, alertées par les effets dévastateurs du capitalisme globalisé. Le but ultime, non avoué, est d’instaurer un climat de peur qui rend le peuple plus craintif et donc plus docile[8].

 

9- L'iniquité fiscale, entorse à la démocratie

Parler fiscalité, c’est mettre le doigt sur un des points les plus révélateurs de l’exercice du pouvoir d’État : l’argent. Un gouvernement démocratique est une sorte de fiducie chargée par le peuple d’administrer le trésor public. Ce trésor que gèrent les gouvernants vient de l’impôt direct ou indirect. Sans revenu fiscal, pas d’infrastructures publiques, pas de programmes sociaux, pas de société juste et donc pas de démocratie. Payer l’impôt, c’est apporter sa juste part au bien commun. Encore faut-il que l’assiette fiscale soit établie de façon juste et équitable. Or, au Canada et au Québec, ce n’est pas le cas. Contrairement à ce que laissent croire les médias, les organisations patronales et les think tanks - boîtes à idées conservatrices -, ce pays est un véritable paradis fiscal pour les entreprises. Ce n’est pas le prof Lauzon qui le dit. La firme comptable KPMG, une multinationale très pro-business, a publié en 2007 et 2008 des études démontrant que «contrairement à la croyance populaire, le Canada est l’un des pays du monde industrialisé où les entreprises paient le moins d’impôt[9]». L’article de La Presse - un quotidien aussi très pro-business - qui fait état de ces rapports porte un titre dénonciateur : «Le Canada, paradis fiscal des entreprises».

En plus de cette iniquité qui fait payer par les classes moyennes et les pauvres une grande partie des taxes et des impôts dus par les riches, il y a l’évasion fiscale des gens fortunés et des grandes entreprises vers les centre financier offshore, paradis fiscaux par excellence.

 

10- Le syndrome de Pinocchio

Du temps qu’il était simple journaliste, avant qu’il ne devienne l’idéologue en chef de Power Corporation, André Pratte a commis un livre intitulé : Le syndrome de Pinocchio, Essai sur le mensonge en politique[10]. Un livre rédigé «avec un sentiment d’urgence», note l’auteur en introduction. L’urgence de dénoncer ce vice des politiciens qui fait tant de tort à la démocratie. Car, observe-t-il, «mensonge et démocratie sont antinomiques».

Pratte raconte en toute candeur sa grande déception quand il est arrivé à Ottawa, comme jeune reporter, et qu’il a découvert que le Parlement, ce noble édifice, était «le temple du mensonge» :

La désillusion fut brutale. Je mis peu de temps à réaliser que ces politiciens que j’admirais de loin n’étaient que de vulgaires lutteurs, prêts à tout pour ravir à l’adversaire la grosse ceinture du pouvoir. Prêts surtout, à dire n’importe quoi qui soit rentable. À mentir à tour de bras. […] De tous bords, tous côtés, toutes idéologies confondues, des ministres les plus brillants aux députés les plus stupides, tous cachaient, contournaient, déformaient systématiquement la vérité, au point de se rendre ridicules, comme Pinocchio avec son encombrant nez.

 

Se sentant visés, les députés de l’Assemblée nationale se sont levés en bloc pour asséner au livre et à son auteur une motion de blâme. C’est la seule fois que l’Assemblée nationale s’est abaissée au point de jouer le rôle de Grand Inquisiteur. 

 

II- D’UNE DÉMOCRATIE PASSIVE À UNE DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE

 

Ce régime particulier de gouvernement dit représentatif, qui s’est imposé sur les autres formes potentielles de démocratie, apparaît donc aujourd’hui comme bloqué dans son évolution. Le blocage provient d’une hypertrophie de sa fonction représentative. Qui dit régime représentatif dit délégation de pouvoirs à des représentants. Malheureusement, les représentés ont délégué leur pouvoir souverain sans exercer une surveillance adéquate sur les représentants. Or, tout pouvoir glisse vers l’absolutisme s’il n’est pas soumis à la vigilance constante de la société civile organisée. Sous le régime parlementaire britannique, il tend à se concentrer vers le haut, dans un cercle restreint autour du premier ministre, du ministre des Finances et d’une poignée de technocrates imperméables aux aspirations de la population, mais hautement perméables aux influences des lobbies d’affaires. Ainsi isolé de sa base, le pouvoir d’État confisque à son profit le pouvoir souverain du peuple.

 

Brève histoire d’une démocratie encore jeune… et réformable

Faut-il rappeler que la démocratie est une aventure humaine relativement jeune, dont l’application peut être perfectionnée, réformée et même transformée? Elle a connu ses premiers et brefs balbutiements dans la Grèce antique[11], il y a quelque 2500 ans, pour s’éclipser bientôt pendant plus de deux millénaires. Elle réapparaît, embryonnaire, à la fin du XVIIe siècle, dans l’Angleterre des Lumières où elle évoluera lentement au fil des trois siècles suivants[12]. Mais quand éclatent les grandes révolutions - américaine, en 1776, et française, en 1789 - l’idéal démocratique bourgeois acquiert une telle force qu’il finit par ébranler l’ensemble des monarchies occidentales. Peu à peu naîtra une démocratie, d’abord élitiste et incertaine, qui traînera pendant tout le XIXe siècle les relents de la monarchie et de la féodalité, avant de s’implanter définitivement dans tous les États européens. Aux États-Unis, les Noirs resteront pratiquement exclus du système politique jusque dans les années 1960.

 

Partout dans le monde, le droit de vote a mis du temps à s’appliquer à l’ensemble de la population. D’abord réservé aux propriétaires, il s’est peu à peu étendu à toute la gent masculine. Le droit de vote vraiment universel, incluant la moitié féminine de l’humanité, n’a commencé à être reconnu par une majorité de pays que vers la moitié du XXe siècle.

 

La démocratie hyper-représentative que nous connaissons n’est donc pas cette idole intouchable que l’on présente comme l’expression ultime de l’évolution politique de l’humanité. Elle n’est qu’une forme particulière, défectueuse et provisoire de l’idéal démocratique. Le défi de la génération présente est de réinventer la démocratie en créant les mécanismes et les institutions qui permettront aux citoyennes et citoyens d’avoir prise sur leur propre destinée.

 

Oser réinventer la démocratie

En quoi, demande le sociologue Pierre Bourdieu, «l’intention d’inventer un projet politique» pourrait-elle s’avérer irréaliste? Après tout, remarque-t-il, les membres de l’Assemblée constituante en France (1789-1791) et du Congrès de Philadelphie qui a fondé les Etats-Unis (1774-1776) étaient des gens comme nous, placés dans une conjoncture historique exceptionnelle[13].

 

Nous voilà, nous aussi, placés dans une conjoncture historique exceptionnelle. L’humanité traverse présentement cinq crises globales et planétaire, toutes inter-reliées : crise environnementale, la plus grave de toutes, qui «pousse notre civilisation de ce début du XXIe siècle vers le déclin et peut-être vers l’effondrement[14]»; crise alimentaire mondiale, paroxysme scandaleux de toutes les inégalités et de toutes les injustices; crise financière, qui révèle la cupidité et l’irresponsabilité de nos dirigeants; crise économique, qui montre la non-viabilité d’un système fondé sur le self-interest et l’accaparement; crise politique enfin, résultant de l’asservissement de la classe politique à des intérêts économiques.   

 

Sur le front politique, comme sur les autres fronts, le défi est colossal. Il s’agit d’oser perfectionner cet indispensable instrument d’autoréalisation personnelle et collective pour le faire évoluer vers une démocratie participative. L’enjeu, c’est la réappropriation par la société civile des processus politiques, pour que l’État moderne assume son rôle de fiduciaire du bien commun. Un enjeu qui exige un éveil des consciences pour que les gens aujourd’hui rabaissés au rang de consommateurs et de contribuables recouvrent leur statut de citoyens.

 

III- LA RESPONSABILITÉ HISTORIQUE DE QUÉBEC SOLIDAIRE

Avec l’élection d’Amir Khadir dans la circonscription de Mercier, le 8 décembre dernier, un nouveau parti, Québec solidaire, fait son entrée à L’Assemblée nationale. Un parti qui a inscrit à son programme l’obligation de «faire de la politique autrement». Cela signifie que cette formation politique assume la responsabilité historique de réinventer la démocratie dans le contexte québécois. Il se verra dans l’obligation de le faire sous peine d’abandonner son projet de société qui ne peut se réaliser que par une participation effective des mouvements sociaux et de la société civile organisée.

 

Peu de temps après son élection, le député de Québec solidaire a participé à une manifestation anti-guerre, au cours de laquelle il a posé un geste qui le démarque de tous les autres députés. À l’instar du journaliste irakien qui a manifesté son indignation à l’égard de l’homme politique le plus puissant du monde, qui a semé la mort et la dévastation dans son pays, Amir Khadir a, lui aussi, lancé son soulier contre l’effigie de George W. Bush. Cette action a fait scandale chez une élite bien-pensante. Un chroniqueur chevronné, J.-Jacques Samson, a pontifié : «Il ne devra pas l’oublier, un député garde ses souliers». Dans une entrevue au quotidien The Gazette, le nouveau député a mis les points sur les i : «Comme membre de l’Assemblée nationale, je me sens tout à fait libre de dire et de faire ce qui est dans l’intérêt de ceux qui m’ont élu. […] Les gens de Mercier qui ont voté pour moi l’ont fait en sachant que je suis différent et ils s’attendent à ce que je prenne position (they expect mi to take a stand[15])».

 

Québec solidaire est la première formation politique franchement de gauche qui réussit à percer sur la scène politique québécoise. Une gauche de notre temps, non doctrinaire, qui ose inscrire à son programme des valeurs et un projet de société qui vont dans le sens de l’histoire : justice sociale, protection de l’environnement, égalité entre les sexes, équité dans les relations économiques internationales, solution des conflits par la négociation plutôt que par les armes, souveraineté du Québec et participation de tous aux décisions politiques.

 

On peut dire d’ores et déjà que Québec solidaire sera le seul parti d’opposition à l’Assemblée nationale. Car tous les autres partis ont des positions interchangeables sur la plupart des grands enjeux de société. Libéraux, péquistes ou adéquistes, tous défendent les principes néolibéraux inscrits dans les accords de libre-échange, tous pratiquent la ligne de parti, tous s’opposent à l’instauration d’un mode de scrutin proportionnel, tous considèrent qu’une certaine privatisation du système de santé demeure inévitable, aucun favorise la scolarité gratuite du primaire à l’université, etc. La population va aimer entendre un autre point de vue sur tous ces sujets.

Invité, comme d’autres chefs de partis, à l’émission spéciale de fin d’année de Tout le monde en parle, le 31 décembre dernier, le nouveau député de Mercier s’est vu offrir, en guise de cadeau des Fêtes, un pictogramme routier indiquant : interdiction de tourner à droite! Comme si l’animateur de cette émission de deux millions de téléspectateurs avait voulu traduire les attentes d’une grande partie de la population qui appelle de ses vœux l’avènement d’une classe politique responsable, capable de s’extirper des ornières d’un système «démocratiquement infect» et de traduire dans la pratique l’idée de faire de la politique autrement.

 

 

 

Québec, le 25 janvier 2009

 

 

 

[1] Le Journal de Montréal, le 11 décembre 1972.

 

[2] Cité par Michel Venne, Le Devoir, 25 avril 2005.

 

[3] Cf. André Larocque, Le parti de René Lévesque, Un retour aux sources, Fides, Montréal, 2007.

 

[4] André Pratte, «Pour un Parlement à la hauteur», La Presse, le 3 mai 2004.

 

[5] Michel C. Auger, « Et la prise de décision? », Le Journal de Québec, le 25 novembre 2003.

 

[6] Paul Krugman, L’Amérique que nous voulons, Flammarion, Paris, 2007. L’auteur s’est vu décerner, en 2008, le Prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel.

 

[7] On peut écouter en ligne l'enregistrement de ce discours prononcé par Franklin D. Roosevelt au Madison Square Garden, le 31 octobre 1936, pour clore la campagne électorale à l’issue de laquelle il a été réélu pour un deuxième mandat.

 

[8] Pour en savoir plus sur cette question névralgique, voir l’éclairant ouvrage de Didier Bigo, Laurent Bonelli, et Thomas Deltombe, Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme, La Découverte, Paris, 2008.

 

[9] La Presse, le 29 juillet 2008.

 

[10] Boréal, Montréal, 1997.

 

[11] Une démocratie toute relative dans une société patriarcale – l’État-cité d’Athènes – qui pratiquait l’esclavage et traitait les femmes comme des sous-produits de l’humanité. Dans cette primitive ébauche de démocratie, les femmes et les esclaves ne bénéficiaient pas de la citoyenneté.

     

 

[12] En Angleterre, bien que la royauté de droit divin ait cédé la place, en 1688, à une royauté au pouvoir limité par un parlement aristocratique, ce n’est qu’en 1742 que les structures politiques modernes ont pris forme avec l’apparition du gouvernement responsable, responsable de sa gestion non plus devant le roi, mais devant le Parlement. La démocratie britannique a évolué progressivement vers la monarchie constitutionnelle, tout en demeurant la chasse-gardée des hommes pendant presque tout le XXe siècle.

 

[13] Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001, Science sociale & action politique, Marseille, Agone, 2002, p. 467.

 

[14] Lester B. Brown, Le Plan B, Pour un pacte écologique mondial, Calmann-Lévy, Paris, 2007, p.15.

 

[15] The Gazette, «Khadir refuse d’éviter la controverse», le 12 janvier 2009. L’expression anglaise to take a stand signifie «prendre position sur un ensemble d’idées qu’une personne soutient et qui la situe par rapport à d’autres opinions ou à d’autres manières de faire». 

 

 

Jacques B. Gélinas

Le 29 septembre 2009

© 2013 Jacques B. Gélinas