Hèye boss, un  front commun qu’ossé ça donne? ?

      Ce qui m’indigne le plus dans cette entente de principe que les dirigeants des grandes centrales syndicales ont conclue avec le gouvernement, c’est la légèreté et – disons le mot – le sans-gêne éhonté avec lesquels le trio a laissé tomber les infirmières, sans égard aux engagements pris lors de la mise sur pied du front commun. Le lâchage est si évident qu’à l’issue de la signature de l’entente, les dirigeants ont senti le besoin de se justifier : 



  • Louis Roy, vice-président de la CSN a dit : «Tout au long de cette négociation, nous avons eu la préoccupation non seulement d’améliorer les services à la population, mais aussi d’offrir de meilleures conditions de travail aux membres que nous représentons». Il aurait dû ajouter: sauf aux infirmières qui devront désormais se débrouiller toutes seules face à un gouvernement qui semble décidé à les coincer pour de bon.

 

  • Michel Arsenault, président de la FTQ a dit : «Le front commun a réussi à protéger les services publics contre le démantèlement et à faire barrage aux privatisations». Vraiment? N’est-ce pas le contraire qui se produit sous nos yeux dans le service le plus attaqué par les privatisations et le plus vulnérable au démantèlement : celui des soins de santé.

L’enjeu: la commercialisation des services de santé 


     En isolant les infirmières, le gouvernement laisse entrevoir son agenda caché: la désorganisation maximale du système de santé public pour le livrer insidieusement, morceau par morceau, à ses amis du secteur privé. Un agenda qui n’est caché que parce que les grands médias participent à cette cachette, en ne parlant pas ou si peu des vraies affaires. La grande affaire des gouvernements néolibéraux, partout sur la planète, c’est la privatisation des systèmes de santé. Cet objectif se trouve écrit en toutes lettres dans les accords de libre-échange, particulièrement dans l’ALÉNA et dans l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) régi par l’OMC. Des accords que nos élus ont signés sous l’impulsion des puissants lobbies de l’industrie des services, qui ont vu dans les soins de santé un gisement énorme d’investissements et de profits. L’enjeu est considérable. Il faut privatiser les services de santé! On assiste donc, depuis quelques années, à la mise en oeuvre progressive de ces accords. Pour ne pas braquer la population, on procède sournoisement, un pas à la fois. L’ex-ministre Couillard a donné l’exemple de cette fourberie avant son départ furtif vers un poste lucratif dans une multinationale d’assurances. Le recours aux agences privées que dénoncent et combattent les  infirmières dans leurs revendications, est un autre pas, très important, dans cette même direction.
     Revenons au combat des infirmières. Tout le monde reconnaît que cette profession  constitue la base, la cheville ouvrière du système de santé public que ces femmes portent à bout de bras depuis des années. Les 58 000 infirmières de la FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec) sont le groupe le plus mal traité, le plus malmené parmi toutes les catégories d’employés de la fonction publique. Soumises à des conditions de travail épuisantes et souvent aberrantes, elles proposent des solutions justes et raisonnables pour remédier à cette situation. Des solutions qui ne coûteraient rien au trésor public.

 

Corporatisme syndical?
 

     Malgré cela, le gouvernement néolibéral de Jean Charest ne bouge pas. Sa stratégie est claire : les isoler au maximum. Diviser pour régner. Il a réussi ce coup fumant grâce au comportement corporatiste des chefs syndicaux. À l’encontre de toute solidarité syndicale, ils se félicitent d’avoir signé une entente «innovatrice»… qui laisse tomber les infirmières. Et comble de démission, c’est une entente à rabais, comme le démontre Pierre Mouterde dans un article intitulé La politique de l’autruche des grandes centrales syndicales, publié dans Le Devoir du 30 juin dernier et dans la présente édition de Presse-toi à gauche. Jean Charest se félicite lui aussi. Et il félicite le trio syndical qui s’est montré compréhensif envers son gouvernement, lequel demande à tous de se sacrifier, tandis qu’il est pris en flagrant délit de pillage des fonds publics en collusion avec le monde des affaires.
     Comportement corporatiste des grandes centrales? Hélas! Le corporatisme, c’est une forme de contrat social où chaque corps d’emploi forme une sorte de partenariat copain-copain, mais forcément inégal, avec le patron, sans égard au bien commun, ni à l’intérêt public, ni au sort des plus exploités. Dans le cas qui nous occupe, chaque corps d’emploi a négocié en solo ses conditions de travail, à la suite de quoi les dirigeants des grandes centrales ont signé au nom de tous l’accord salarial en question, oubliant totalement le combat des infirmières qui est d’intérêt public. On ne peut oublier que conditions de travail et conditions salariales sont intrinsèquement liées. Ce qui est encore plus vrai dans le cas des infirmières qui maintenant se retrouvent seules et isolées pour défendre non seulement leurs conditions de travail, mais notre système de santé public.

 

La difficile mais nécessaire solidarité
 

      Les caciques syndicaux des grandes centrales pourront se donner bonne conscience en alléguant que c’est bien de leur faute aux infirmières : elles ont voulu faire bande à part en formant leur propre syndicat. À ce sujet, écoutons le grand syndicaliste Michel Chartrand qui a toujours su dire l’heure juste dans les difficiles conflits qui opposent syndicats et patrons et parfois les syndicats entre eux :
     Ce qui est important, ce n’est pas de faire une centrale unique, c’est de travailler ensemble et d’essayer de se bâtir une mentalité de classe ouvrière, une solidarité de classe. Il faut commencer par se convaincre qu’on fait partie de la classe ouvrière et qu’il y a une petite minorité qui sont nos boss et qui sont les boss du gouvernement. (Au Congrès du Conseil central 1974)
      En regardant les figures réjouies des dirigeants syndicaux, à l’issue de la signature de ladite entente qui lâche les infirmières, je n’ai pu m’empêcher d’apercevoir en toile de fond le célèbre personnage d’Yvon Deschamps, ce petit salarié super-aliéné qui, après avoir tondu bénévolement la pelouse de son patron, un beau samedi après-midi, se voit offrir une bière tiède en guise de récompense. Mais fier d’avoir été admis dans la cour du patron, il lui lance, en sautant dans l’autobus qui le ramène à la maison, ce salut compréhensif : «Hèye boss! Les unions qu’osse ça donne?».

04-07-2010

© 2013 Jacques B. Gélinas