LE COOPÉRATIVISME: VAISSEAU AMIRAL D'UNE AUTRE ÉCONOMIE 

R  Nombreux sont ceux aujourd’hui qui dénoncent la nocivité et la malfaisance sociales du capitalisme et réclament sa refondation et même son abolition, mais rares sont ceux qui proposent une véritable alternative qui soit à la fois réaliste et réalisable.


JBG  En effet, et c’est là le plus grand défi de la gauche du XXIe siècle: énoncer en termes clairs une politique économique réaliste et réalisable, pouvant constituer une  alternative fondamentale au système économique qu’elle dénonce: le capitalisme néolibéral, globalitaire. Une véritable alternative se doit d’être radicale, au sens qu’il lui faut prendre le problème par la racine, remettre en cause les fondements mêmes, les valeurs et la logique qui fondent tout système économique. Les crise écologiques, économiques et sociales qui secouent l’humanité nous disent l’urgence de refonder l’ordre économique sur des bases nouvelles.


 R    Posons alors la vraie question: comment réinventer un système économique qui soit à la fois efficace et équitable, productif et respectueux de l’environnement, attentif à la qualité de vie des personnes et capable de répondre aux besoins de tous?


JBG  Voilà le problème posé, dans toute son ampleur. Le défi consiste donc à concevoir une réorganisation fondamentale de l’ordre économique. Cela veut dire changer non seulement le mode de consommation, comme le proposent de façon louable plusieurs mouvements sociaux, mais aussi et surtout le mode de production, c’est-à-dire la manière dont sont produits socialement les biens et services dans une collectivité. Défi colossal? Certes, mais d’autres y ont pensé avant nous. Depuis deux siècles, les expériences et les réflexions se sont multipliées opposant diverses alternatives à la logique antisociale du capitalisme. L’une d’elles, notamment, mérite d’être retenue : le coopérativisme. Le défi ne serait donc pas tant d’inventer un nouveau système, que de reconnaître à sa juste valeur ce modèle qui a fait ses preuves, mais qui n’a pas encore donné sa pleine mesure.


 R  Pourquoi devrait-on miser sur le coopératisme comme alternative au capitalisme?


JBG  D’abord parce qu’il s’agit d’un authentique système de production et de distribution de biens et de services, déjà expérimenté de diverses façons sur tous les continents et dans toutes les cultures. Un système dont les valeurs fondatrices prennent l’exact contre-pied des valeurs antisociales du capitalisme: entraide, partage, égalité, démocratie, insertion dans les communautés locales et régionales, lien avec les mouvements écologiques et sociaux. 
R  Peut-on vraiment affirmer que le capitalisme est fondé sur des valeurs antisociales?


JBG Absolument. En premier lieu, l’individualisme. Les tenants du capitalisme ne s’en cachent pas, au contraire. Ils exaltent le self-interest, moteur central du système, clé de l’efficacité et même facteur de progrès. Et l’intérêt général? Les idéologues du système, croient fermement qu’une «main invisible», providentielle, se charge de faire converger les intérêts personnels des Desmarais, Péladeau et autres accapareurs de richesse vers l’intérêt général. Sous le régime capitaliste, la propriété privée, en pratique illimitée, est considérée comme un «droit sacré [sic] et inviolable». Le marché, et non pas les élus, joue le rôle d’arbitre dans la répartition des ressources et des revenus. Le marché est roi. Le comptoir du marché du travail traverse de part en part la société et la divise en deux catégories antagoniques : d’un côté les demandeurs d’emploi qui vivent d’un salaire déterminé par le marché; de l’autre, les dispensateurs d’emplois qui, par le truchement du libre marché, accumulent les profits en retenant pour eux la plus grande partie possible de la nouvelle richesse produite par les salariés.


 R Et le coopérativisme? Quels sont les principes et les règles qui balisent son fonctionnement?


Une coopérative est une association de personnes réunies volontairement dans le but de satisfaire les aspirations et les besoins économiques, sociaux et culturels des membres, et cela par la constitution d’une entreprise qui leur appartient conjointement et qu’ils contrôlent démocratiquement. L’Alliance coopérative internationale, créée en 1895, a résumé en sept points les principes et règles qui balisent le développement coopératif:
Libre initiative collective et libre adhésion personnelle.
Participation des membres à la constitution du capital, dont une partie importante demeure de propriété commune, impartageable.


Contrôle démocratique des membres sur les processus décisionnels et la répartition de la plus-value, selon le principe un membre un vote.


Autonomie garantie par le self-help – «faisons-le nous-mêmes» – qui assure à la coopérative son indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics et privés.


Éducation et formation permanente des membres et des gestionnaires.


Intercoopération, c’est-à-dire coopération entre les diverses entités du mouvement coopératif.


Engagement dans le développement des collectivités locales et régionales et le respect de l’environnement.


R  D’autres y ont pensé avant nous, dites-vous. On sait que dès le XIXe siècle nombre d’expériences et de théories associationnistes et socialistes ont vu le jour. En reste-il quelque chose?


JBG  Vers la deuxième moitié du XIXe siècle, le capitalisme industriel s’est imposé comme mode de production dominant, d’abord dans les pays européens, puis ailleurs dans le monde. En Europe, particulièrement, un capitalisme sauvage soumet la classe ouvrière – hommes, femmes et enfants – à une exploitation éhontée. C’est alors, qu’engendrées en quelque sorte par cette criante injustice généralisée,  surgissent du terrain des expériences alternatives. La plus remarquable, la Société des Pionniers équitables de Rochdale. voit le jour en 1844, en Angleterre, berceau du capitalisme. Ses fondateurs se sont révélés de véritables pionniers, car ils ont été les premiers à formuler de façon cohérente les principes qui, aujourd’hui encore, servent de fondements au mouvement coopératif, partout dans le monde. À la même époque, apparaissent ceux que l’on a appelés les grands réformateurs sociaux: hommes d’action et théoriciens qui réfléchissent sur la nature du système économique en vigueur et les expériences alternatives en cours. Tous préconisent l’abolition de la condition prolétarienne, mais proposent des voies diverses de remplacement, comme l’associationnisme, le coopérativisme, le mutualisme, le communautarisme ou le collectivisme. Parmi ces pionniers, mentionnons Owen, Marx, Engels, Proudhon, Fourier, Blanc, Buchez et Godin. Ce dernier doit être considéré comme le père de l’économie sociale.


            Au tournant du XXe siècle, Charles Gide (ne pas confondre avec son neveu, André Gide), se signale comme l’un des principaux théoriciens du coopérativisme moderne. De ce côté-ci de l’Atlantique, Alphonse Desjardins, scandalisé par les abus du capitalisme financier, entre en contact avec les divers mouvements coopératifs européens pour en tirer une synthèse et créer au Québec les Caisses populaires d’épargne et de crédit, en 1900. Il va droit au vif du problème: la maîtrise du capital par les classes populaires. Mais il voit plus grand. Il souhaite que la coopération, après avoir maîtriser la finance, s’étende à tous les secteurs: production, distribution, consommation, assurance, agriculture, logement.


R  Parlant de Marx, est-ce vrai qu’il ne croyait pas dans le coopérativisme comme système capable de renverser le capitalisme et de libérer les masses?


JBG  Entre tous ces penseurs d’avant-garde que nous avons nommés et bien d’autres, des polémiques épiques n’ont pas manqué de surgir. Marx et Engels s’opposaient, en effet, aux expériences et théories coopérativistes, les qualifiant de réactionnaires . Chefs de file des «socialistes scientifiques», ils croyaient que l’emprise du capitalisme sur la société s’avérait si totale que seule l’insurrection générale de la classe antagoniste du grand capital, le prolétariat, pouvait d’un puissant coup de bélier culbuter le capitalisme et l’État bourgeois, son complice. Les expériences mutualistes et coopérativistes ne pouvaient, soutenaient-ils, que diviser le prolétariat et émousser la lutte des classes. Esprit puissant, imparable dans son analyse du capitalisme et sa vision de l’organisation sociale, Marx a pu se tromper quant à la stratégie propre à faire advenir le mode de production socialiste. D’autres révolutionnaires, dits «socialistes utopiques», ont pensé que la construction de micro-logiques différentes, issues de l’auto-organisation et de l’expérience du terrain, pouvait constituer un terreau fertile pour l’instauration d’un système économique fondé sur l’entraide, le partage et l’égalité. 


             Aujourd’hui, il faut bien reconnaître que même si la société capitaliste demeure marquée par un antagonisme de classes, le sujet historique du changement social n’est plus le prolétariat industriel, mais un vaste éventail de mouvements sociaux: syndicalistes, écologistes, féministes, pacifistes, coopérativistes, militants du commerce équitable, etc. En Bolivie, par exemple, ce sont les mouvements paysans et autochtones qui s’imposent désormais comme protagonistes d’un changement profond, sur les plans politique, social, économique et culturel.


R  Que répondez-vous aux marxistes-léninistes qui soutiennent que le coopérativisme n’est pas un mode de production, mais seulement une forme d’organisation des petits producteurs et petits commerçants, tout à fait inapte à supplanter le capitalisme?


JBG  Ça me semble une affirmation gratuite qui ne résiste pas à l’analyse. Un mode de production, c’est quoi? Cette notion, d’origine marxiste d’ailleurs, désigne la combinaison de deux éléments: 1) les forces productives, c’est-à-dire les moyens de production que sont les installations, les machines et les outils incluant la technologie, la force de travail physique et intellectuelle et l’organisation du travail; 2) les rapports sociaux entre les catégories de personnes impliquées dans le processus de production.


            En ce qui a trait au premier élément, on ne voit pas pourquoi la coopérative ne pourrait en disposer autant que le capitalisme. La technologie, clé de la productivité, fait partie du patrimoine commun de l’humanité. La différence, et elle est majeure, se situe plutôt au plan du deuxième élément : les rapports sociaux de production. Dans le  capitalisme, cela signifie les rapports entre les grands patrons, d’un côté, et les salariés, les chômeurs et même les travailleurs autonomes, de l’autre. Il s’agit de rapports essentiellement antagoniques dans un combat inégal pour le partage de la plus-value produite par les travailleurs. Les patrons possèdent le gros bout du bâton: le capital en progression constante. La seule force des salariés pour réclamer un partage plus équitable, c’est leur organisation souvent fragile, qui n’égale jamais la force de frappe économique du patronat qui, de plus, peut compter sur l’appui du politique.


            Dans le système coopératif, la propriété commune et démocratique des moyens de production invalide ces rapports sociaux d’inégalité. Le mode de production coopératif assure un partage égalitaire, juste et solidaire de la richesse produite par tous.


R  Au Québec, le virage pris par les grands groupes coopératifs, comme le Mouvement Desjardins et la Coop Fédérée, vient confirmer l’opinion de ceux qui croient qu’une coopérative, à mesure qu’elle grossit, se transforme de facto en une entreprise capitaliste ordinaire.


JBG  Force est de constater que ces grands groupes coopératifs et, dans la même foulée, bon nombre de coopératives, ne se distinguent des autres entreprises capitalistes que par leur statut juridique. C’est le cas au Québec où le gigantisme, surtout dans les secteurs financier et agricole, a fini par miner les valeurs coopératives.  Des chiffres mirobolants – 5 millions de membres, 155 milliards d’actifs – ont grisé les dirigeants et propulser la  direction suprême du Mouvement Desjardins dans la sphère de la concurrence – sinon de la connivence – bancaire. Au lieu d’approfondir leur mission sociale, les dirigeants placent leurs points de repère dans la haute finance. Ce dévoiement confirme la tendance de toutes les grandes institutions à se pétrifier quand la vigilance des membres se relâche et laisse les dirigeants s’isoler de leurs bases et éliminer tous les contre-pouvoirs à l’intérieur. Chez Desjardins, l’éducation coopérative des membres frise le degré zéro. Une publicité triomphaliste en tient lieu. Si vous repassez les sept principes qui fondent universellement le coopérativisme, vous verrez que les dirigeants du Mouvement Desjardins en ont laissé tomber plus de la moitié. Des principes pourtant indissociables.


R Avez-vous des exemples de coopératives qui fonctionnent selon les principes et valeur du coopérativisme?


JBG  Au Québec, il faut signaler les Caisses d’économie solidaire qui font figure de déviantes dans le Mouvement Desjardins. De vraies coopératives, il s’en trouve dans toutes les parties du monde. Peut-être plus, actuellement, en Amérique latine où des gouvernements de gauche ou centre-gauche, favorisent l’émergence des coopératives comme contrepoids au pourvoir hégémonique du secteur privé. C’est le cas notamment au Venezuela, en Bolivie, en Équateur et, plus récemment, en Uruguay. Cependant, les plus belles réussites ne viennent pas de l’initiative des gouvernements mais de la base. En Argentine, des coopératives de toutes sortes sont nées ses suites de la grave crise qui a entraîné la faillite du système financier de ce pays, en 2001. Les ouvrières et ouvriers ont alors récupéré quelque 200 usines fermées ou abandonnées par des patrons en fuite. Un cas exemplaire: l’entreprise de fabrication de Céramique Zanon que les ouvriers ont décidé de prendre en main. Ils en ont fait une coopérative qui a pris légalement le nom de Zanon-Fasinpat (acronyme pour Fabrique sans patron). 


R  Parlant de Marx, est-ce vrai qu’il ne croyait pas dans le coopérativisme comme système capable de renverser le capitalisme et de libérer les masses?


JBG  Entre tous ces penseurs d’avant-garde que nous avons nommés et bien d’autres, des polémiques épiques n’ont pas manqué de surgir. Marx et Engels s’opposaient, en effet, aux expériences et théories coopérativistes, les qualifiant de réactionnaires . Chefs de file des «socialistes scientifiques», ils croyaient que l’emprise du capitalisme sur la société s’avérait si totale que seule l’insurrection générale de la classe antagoniste du grand capital, le prolétariat, pouvait d’un puissant coup de bélier culbuter le capitalisme et l’État bourgeois, son complice. Les expériences mutualistes et coopérativistes ne pouvaient, soutenaient-ils, que diviser le prolétariat et émousser la lutte des classes. Esprit puissant, imparable dans son analyse du capitalisme et sa vision de l’organisation sociale, Marx a pu se tromper quant à la stratégie propre à faire advenir le mode de production socialiste. D’autres révolutionnaires, dits «socialistes utopiques», ont pensé que la construction de micro-logiques différentes, issues de l’auto-organisation et de l’expérience du terrain, pouvait constituer un terreau fertile pour l’instauration d’un système économique fondé sur l’entraide, le partage et l’égalité. 


             Aujourd'hui, il faut bien reconnaître que même si la société capitaliste demeure marquée par un antagonisme de classes, le sujet historique du changement social n’est plus le prolétariat industriel, mais un vaste éventail de mouvements sociaux: syndicalistes, écologistes, féministes, pacifistes, coopérativistes, militants du commerce équitable, etc. En Bolivie, par exemple, ce sont les mouvements paysans et autochtones qui s’imposent désormais comme protagonistes d’un changement profond, sur les plans politique, social, économique et culturel.


R Croyez-vous vraiment que le coopérativisme pourrait s’imposer sur l’ensemble de l’activité économique?


JBG  Il demeure invraisemblable de croire que les humains, avec toute la sagesse et le savoir accumulés depuis des millénaires, n’arrivent pas un jour à résoudre ce problème qui consiste à concilier justice sociale et intérêt personnel, respect de notre habitat terrestre et efficacité économique. Compte tenu de la longue et probante expérience de la coopération et de la mutualité, il est légitime de penser que ce mode de production fondé sur des valeurs profondément humaines, pourrait et devrait constituer le noyau central d’une nouvelle économie. Un noyau central, mais non exclusif, vaisseau amiral des autres formes d’économie solidaire et sorte de référence éthico-sociale pour les sociétés publiques et para-publiques, de même que pour l’entreprise privée ainsi civilisée et mise au service de la société.

© 2013 Jacques B. Gélinas