L'idéologie qui a tracé la voie pour une crise globale

     Plus un système économique est inégalitaire et prédateur, plus il a besoin de se draper dans une idéologie astucieuse qui le rende crédible et légitime, voire bienfaisant aux yeux de la population. C’est le cas de cette nouvelle mouture du capitalisme appelée globalisation qui a pris forme au début des années 1980. L’idéologie qui décrit, explique et justifie cette pratique économique a pour nom le néolibéralisme. Comme le préfixe néo l’indique, il s’agit d’une idéologie relativement nouvelle. C’est en fait un avatar du bon vieux libéralisme élaboré et fignolé au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Tout comme le libéralisme est le versant idéologique du capitalisme ordinaire, le néolibéralisme est la doublure verbale du capitalisme extrême. Pour justifier les effets ravageurs de ce système, les idéologues néolibéraux ont poussé les postulats du libéralisme à leurs ultimes limites, jusqu’à aboutir à une sorte d’absolutisme du laisser-faire. Or, il appert que ces penseurs zélés ont posé les fondements intellectuels, asociaux et amoraux, de la crise systémique et multiforme qui affecte aujourd’hui l’humanité entière.

 

     L’idéologie, ce sont les mots et le discours mis au service du pouvoir. Ce discours est à la fois une description et une prescription. Description de la réalité sociale, économique et politique, interprétée dans le sens des intérêts du pouvoir. Prescription de ce qu’il faut penser et faire pour fonctionner comme un individu normal dans la société. Cette idéologie, devenue hégémonique grâce aux médias et à une publicité omniprésente, impose une façon de penser le monde et des comportements correspondants. C’est la pédagogie du conformisme et de la soumission.

 

Une idéologie commandée et commanditée

     Le néolibéralisme n’est pas apparu comme le résultat d’une évolution naturelle de la pensée économique. Son émergence a été au contraire commandée et commanditée. Dans les années 1960, les grands lobbies d’affaires se rendent compte qu’en plus d’avoir perdu du terrain en faveur de l’État keynésien, ils ont perdu la bataille des idées. C’est alors qu’ils décident d’organiser la riposte. Il faut déconstruire et remplacer le discours keynésien qui reconnaît la légitimité et même la nécessité de l'intervention de l'État dans la gestion des services publics et la redistribution des revenus. Des fondations issues de nobles et anciennes fortunes se portent volontaires pour subventionner des centaines de think tanks, des chaires universitaires, des conférences et des colloques, des chercheurs et des écrivains qui militent pour un retour à ce qu’ils présentent comme les vrais fondements du capitalisme : un marché totalement déréglementé et la libre concurrence à la grandeur du globe. Une poignée d’économistes fondamentalistes constitue l’avant-garde de cette contre-offensive idéologique. Le chef de file de cette école, Milton Friedman, démontre, à grand renfort de postulats en porte-à-faux, que le marché est le lieu suprême de la liberté économique et sociale, et donc de toutes les libertés. Il considère la fonction redistributrice de l'État comme destructrice de la liberté individuelle, de l'esprit d'entreprise et de la croissance, et donc du progrès économique et sociale.

 

     Au début des années 1980, les temps semblent mûrs pour que les oligopoles financiers et industriels rétablissent leur domination et leur légitimité. Les compagnies multinationales, à force d'accumulation, d'acquisitions et de fusions, sont devenues si puissantes qu'elles se sentent à l'étroit dans le cadre juridique national. Elles regorgent de capitaux qu'elles cherchent à investir sans entraves partout sur la planète. Elles veulent aussi élargir le champ des investissements, ce qui les amènent à convoiter les services publics: l'éducation, la culture, les soins de santé, les transports, le système pénitentiaire, etc. Pour envahir ces nouveaux gisements de profits insuffisamment exploités, elles ont besoin d’un nouveau vocabulaire que leur fournira la novlangue néolibérale. Elles ont besoin aussi de l’appui indéfectible d’une nouvelle classe politique, dont Margaret Thatcher et Ronald Reagan viennent d’assumer le leadership.

 

Les prescriptions du néolibéralisme

     Les prescriptions du néolibéralisme tendent toutes à un même objectif : établir la suprématie du marché sur les pouvoirs publics, au motif que le marché libre est le répartiteur optimal des ressources et des revenus. (Il faut comprendre ici que la répartition optimale est celle qui penche en faveur des détenteurs du capital.) Résumons en cinq points les principales prescriptions du néolibéralisme qui, dans la pratique, se recoupent et se complètent l'une l'autre :

 

  • déréglementation pour que les pouvoirs publics s'appliquent à démanteler et s’interdisent toute législation sociale ou environnementale faisant obstacle au libre fonctionnement des lois du marché;

  • privatisation des services publics pour élargir le champ de l'investissement et  grossir les chiffres du commerce;

  • libéralisation pour permettre la libre circulation des capitaux, des services et des marchandises sur toute la planète, sans égard à la protection de l’environnement et des intérêts vitaux des pays pauvres;

  • flexibilité du travail pour arracher aux salariés toujours plus de concessions en faveur des actionnaires du grand capital;

  • réingénierie de l'État pour que les gouvernants se concentrent prioritairement sur le bon fonctionnement des lois du marché.

 

    Une nouvelle classe politique, cooptée par des intérêts économiques transnationaux, approuve et applique ces consignes avec empressement, fût-ce au détriment de leurs mandants et de l'environnement. Depuis deux décennies, les gouvernants n'ont cessé, par lois et traités, de renoncer volontairement à leurs pouvoirs – et devoirs! - de réguler l'économie et d'encadrer de leur autorité ces biens publics que sont la monnaie et le système financier. La déréglementation est au cœur de tous les accords contemporains de libre-échange que nos élites politiques ont signés : l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis, l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) et la trentaine accords multilatéraux régis par l'OMC, dont l’Accord général sur la commercialisation de services.

 

Des prescriptions aux effets pervers: la crise!

     La déréglementation tous azimuts de la monnaie d'abord, puis des services financiers, a généralisé et légitimé la spéculation financière, une pratique économiquement irrationnelle qui consiste à faire de l'argent avec de l'argent, sans production de valeur réelle. La spéculation financière sous toutes ses formes a transformé le système financier en un casino planétaire incontrôlé et proprement incontrôlable : spéculation massive sur les devises, prolifération des paradis fiscaux, multiplication des fonds spéculatifs, dérives de la Bourse vers les produits dérivés, glissement des banques vers la spéculation, déferlement sur les marchés financiers de titres «novateurs», présentés comme «adossés à des actifs», alors qu'il s'agit de titres virtuels, échafaudés sur des créances.

 

     Ce nouveau régime d'accumulation par la spéculation financière n'a pas dénaturé le capitalisme. Il lui a permis au contraire d'aller jusqu'au bout de ce que lui dicte sa propre nature: l'accumulation illimitée par tous les moyens moraux et immoraux.

L'ensemble des consignes du néolibéralisme évoquées plus haut ont permis aux lobbies d’affaires d'atteindre leur véritable objectif : la concentration de la richesse dans les mains d'un petit nombre d'individus et d'institutions privés. Ce qui a provoqué une diminution constante du pouvoir d'achat des salariés, de qui on continue d'exiger toujours plus de «flexibilité». Conséquence : surcapitalisation, surproduction et contraction de la demande solvable.

 

     Un exemple patent : l’oligopole mondial de la construction automobile pouvait, avant la débâcle, produire 95 millions de voitures par année, alors que les acheteurs ne pouvaient en payer que 55 millions. Ainsi dans tous les domaines et spécialement dans le secteur financier. Que faire de cette masse de capitaux inutilisée? La solution facile à ce dilemme été la spéculation financière et le crédit débridé. On connaît la suite : prolifération des produits dérivés du crédit, euphorie spéculative, bulle, dégonflement de la bulle et, finalement, crise financière qui dégénère fatalement en crise économique.

 

     Cette crise, elle est globale et multiforme, car dans un système tout se tient. Crise environnementale, crise alimentaire – survenue comme le paroxysme de toutes les inégalités -, crise énergétique, crise de la dévastation des régions, crise sanitaire, crise porcine : toutes ces crises sont générées et apparentées entre elles par un père commun : le capitalisme.

 

Quand l’idéologie ne fait plus l’affaire

     La présente crise fournit la démonstration patente que la pratique économique et l’idéologie qui la justifie sont deux choses distinctes. On constate comment, les maîtres du monde globalisé n’hésitent pas à transgresser leur propre credo, lorsque leurs intérêts le commandent. Le dogme formulé par Ronald Reagan – Government is not the solution, government is the problem – est mis au rancart. Comme par magie, le gouvernement est devenu la solution… avec l’argent du public. Il faut sauver les banques! Il faut sauver Chrysler et General Motor en faillite pour cause d’incompétence, d’aveuglement et de cupidité. Il faut sauver Abitibi-Bowater qui exige encore plus de flexibilité des salariés pendant que les dirigeants de cette transnationale en mettent plein leurs poches, tout en quémandant sans vergogne l’aide des gouvernements.

 

     Tant de contradictions ne manquent pas de produire une certaine schizophrénie. Alors que l’OMC, le FMI, la Banque mondiale et le G20 continuent de mettre en garde contre les méfaits du protectionnisme, le gouvernement des États-Unis proclame deux lois très protectionnistes : le Buy America Act et l’American Recovery and Reinvestment Act. Le gouvernement Harper, tout en dénonçant le protectionnisme, vient au secours des plus grosses entreprises du pays. Les gens d’affaires du Québec, ci-devant grands défenseurs du libre-échange, s’inquiètent. Dans une lettre à tous les premiers ministres du Canada, ils se plaignent  : «Les contrecoups du protectionnisme américain se font de plus en plus sentir au Canada[1]». Ils n’ont pas compris, quand c’était le temps, que le grand frère voisin a toujours été libre-échangiste en paroles, protectionniste au besoin.

 

     Et pendant ce temps, que disent les idéologues d’hier? Ils bafouillent, se contredisent, prédisent la fin de la crise qui dans cinq mois, qui dans cinq ans. Certains économistes sont devenus muets. Quant aux fondateurs et maîtres à penser de l’école néolibérale, la plupart sont morts sans avoir eu à répondre des effets néfastes de leur prédication. Milton Friedman a quitté ce monde en novembre 2006, quelques mois avant l’éclatement de la crise financière. Peu de temps avant de quitter la scène, il déclarait : «Je suis pour les baisses d’impôts en toute circonstance, sous quelque prétexte ou raison que ce soit[2]».

 

    Mais n’en doutons pas : d’autres idéologues surgiront pour reformuler une nouvelle idéologie adaptée aux exigences du nouveau capitalisme qui émergera de la crise, plus inégalitaire et plus prédateur que jamais. Plus agressif aussi, car il se reconstruira sur fond de raréfaction plus aiguë des ressources qu’il faudra prélever, de gré ou de force, dans les pays pauvres. Pour maintenir sa progression, le capitalisme aura besoin, pour appuyer la «main invisible du marché», du poing visible de l’armée et de la police, la coercition venant pallier la faiblesse de l’idéologie.

 

Vivement un autre paradigme

     La crise idéologique, économique et sociale qui ébranle les colonnes du temple capitaliste offre aux forces progressistes une opportunité exceptionnelle. Des esprits longtemps dominés par le discours néolibéral, se montrent aujourd’hui plus réceptifs à une vision alternative. Pour les divers mouvements sociaux partisans d’une transformation radicale, il ne s’agit pas d’inventer une nouvelle idéologie mais de définir en termes clairs une politique économique, réaliste et réalisable. Il leur incombe de proposer une véritable alternative au système capitaliste qu’ils dénoncent et qui vient une fois de plus de montrer ses limites. Au Québec, au moment où une nouvelle gauche s’organise pour livrer bataille sur le terrain politique, il devient urgent de développer une réflexion économique aux assises solides et aux larges perspectives. Toute alternative politico-économique restera impossible sans la conduite simultanée d’un combat éthique, culturel et intellectuel visant à fonder une économie sur des valeurs de coopération, de solidarité et d’équité. Un combat officiellement engagé lors du premier Forum social mondial à Porto Alegre, en 2001.

 

 

 

[1] Le Devoir, le 2 juin 2009.

 

[2] Rapporté par BusinessWeek, le 4 décembre 2006. Milton Freeman était né en 1912.

 

 

Jacques B. Gélinas

4 juin 2009

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