Où trouver l'argent pour le financement de nos services publics avec nos biens publics?

Les trois vieux partis (PLQ, PQ, ADQ*), suivis docilement par les économistes et les chroniqueurs des grands médias, posent, depuis quelques mois, une question lancinante : où trouver l’argent pour combler le déficit budgétaire que le gouvernement du Québec est en train de creuser? Augmenter les impôts ou hausser les tarifs sur les services publics? Nos élites politiques, économiques et médiatiques valsent entre ces deux options, comme s’il n’y avait aucune autre possibilité.

 

Le gouvernement de Jean Charest, malgré un semblant d’hésitation, a déjà choisi : ça sera la tarification. Pourquoi pas l’impôt? Parce que 42% des Québécoises et des Québécois sont trop pauvres pour payer de l’impôt sur le revenu et qu’il est, par ailleurs,  hors de question pour un gouvernement néoconservateur d’imposer davantage les gros revenus et les entreprises qui affichent des profits mirobolants. Ce que l’impôt ne peut pas faire la tarification le fera : rogner davantage le maigre pécule de ceux qui sont trop pauvres pour payer de l’impôt.  Car même les plus  démunis ont besoin de se chauffer, de se déplacer, de se soigner, de s’instruire, etc. Une hausse des tarifs les obligera à se priver encore un peu plus. Quant à la classe moyenne, ce sera l’occasion de la plumer doublement : à la fois par l’impôt et par la tarification.

 

Or, il existe d’autres voies que les deux options susmentionnées. Il en est une déjà tracée mais qui exigerait pour sa remise en application une audace et un courage politique certain. Cette voie est celle de la réappropriation de nos ressources naturelles. La nature nous a pourvus d’abondantes richesses que nous abandonnons à des intérêts privés, le plus souvent étrangers. Cette évidence avait saisi René Lévesque quand il prit possession de son ministère des Ressources hydrauliques, en 1960. C’est alors qu’il entreprit, avec l’appui de Jean Lesage, un dur travail de récupération de notre butin.

 

Qui reprendra le flambeau du «Maîtres chez nous»?

 

Dès l’arrivée au pouvoir de Jean Lesage, René Lévesque est nommé responsable du ministère des Travaux publics et du rachitique ministère des Ressources hydrauliques. Un véritable ministère des Richesses naturelles sera bientôt créé dont il deviendra le premier titulaire, en 1961. De ce poste, il fait rapidement le constat que tout le domaine «est littéralement sous occupation étrangère». Le problème des ressources hydrauliques lui paraît le plus urgent. Dans son autobiographie, Attendez que je me rappelle…, il note : «J’entrepris de m’attaquer d’abord à ce pan-là de notre dépendance» (p. 229). Il forme l’audacieux projet de nationaliser les 11 compagnies d’hydroélectricité, éparpillées sur un territoire très inégalement desservi et «tarifé». Toutes possédées et dirigées, de l’arrogante Shawinigan Water & Power à la Quebec Power, par le capital anglo-saxon. Lévesque doit naviguer à contre-courant, même dans son propre parti. «Il fallait d’abord, note-t-il, briser ce vieux carcan dans lequel on avait enfermé la puissance politique» (p. 230). Les premières réactions de Jean Lesage sont très négatives : Over my dead body! Sceptique à l’idée d’un projet si révolutionnaire, il met son ministre au défi de convaincre la population. Lévesque s’y attèle, dès février 1962, en parcourant les régions avec son tableau noir.

 

On connaît la suite : bras de fer dans une réunion spéciale du Conseil des ministres convoqué au lac à l’Épaule, en septembre 1962. En homme d’État, Lesage tranche : le peuple se prononcera sur cet enjeu dans une élection référendaire. Le cri de ralliement de la campagne électorale mis de l’avant par l’équipe de René Lévesque : Maîtres chez nous! Un cri gagnant : le 14 novembre 1962, le peuple se prononce sans équivoque en faveur de la nationalisation de l’hydroélectricité, en réélisant le Parti libéral avec une large majorité de 63 sièges sur 95, et 56,4% des suffrages.

 

Aujourd’hui, le PLQ n’est plus le parti du Maîtres chez nous. L’ADQ ne l’a jamais été. Le PQ s’enfarge dans ses contradictions. La vieille classe politique québécoise, tout entière soumise à des intérêts transnationaux, se déclare impuissante. Sa seule vision : créer des jobs en prenant soin de ne pas déroger aux impératifs néolibéraux de la globalisation économique. Le Maîtres chez nous a été remplacé par «On n’a pas le choix!». La résignation, la peur et la facilité plutôt que la maîtrise de notre destin.

 

Des ressources qui attendent d’être réappropriées

 

Il existe actuellement au moins quatre immenses gisements de ressources naturelles que nous pourrions explorer et exploiter pour regarnir les coffres du gouvernement et assurer le maintien et même le renforcement des services publics :

Le vent : de façon inexpliqué et inexplicable le gouvernement néolibéral de Jean Charest a décidé d’abandonner cette ressource renouvelable à des intérêts privés, le plus souvent étrangers, pour laisser les municipalités, les agriculteurs et les Autochtones ramasser les miettes.

 

Les mines : tout le nord du Québec regorge d’or (à 1000$ l’once!), de diamants et autres métaux que des intérêts privés, presque tous non québécois, exploitent avidement, de façon irresponsable sur les plans écologique et social. Ce n’est pas pour rien que l’institut Fraser écrivait en 2008 que le Québec est un paradis pour les sociétés minières. Littéralement assis sur une mine d’or, les habitants de la petite municipalité de Malartic, en Abitibi, se sont laissés acheter pour une bouchée de pain par la multinationale Osisko qui se sauvera avec les milliards que rapportera ce gigantesque gisement d’or. Incroyable mais vrai : Osisko ne paiera aucune redevance au gouvernement pour l’exploitation de ce riche bien public.

 

La forêt : en véritables colonisés, nous abandonnons cette richesse à des compagnies privées qui, depuis des décennies exploitent mal et surexploitent ce bien public, au point que, comme nous en avertissent le rapport Coulombe et le Vérificateur général, nous fonçons droit sur un mur.

 

Le soleil : le gouvernement d’État pourrait prendre l’initiative, comme l’a fait le gouvernement allemand, de créer une industrie de l’énergie solaire et d’en promouvoir la captation partout sur le territoire.

 

Quand la roue de l’histoire s’est mise à tourner à l’envers

 

On sait qu’en plus de la nationalisation des ressources hydroélectriques, le gouvernement Lesage-Lévesque et même celui de Johnson père avaient mis sur pied certains mécanismes destinés à assurer un meilleur contrôle de nos autres ressources naturelles. En 1965, a été créée la Société québécoise d’exploration minière (SOQUEM) et, en 1969, la Société québécoise d’initiative pétrolière (SOQUIP). D’autres sociétés publiques ont aussi été créées, comme REXFOR qui devait ouvrir la voie à meilleur exploitation des forêts. Qui aujourd’hui pourrait dire la signification de ces sigles? Depuis deux décennies, tous les gouvernements, y compris ceux du Parti québécois, se sont acharnés à démanteler ces sociétés. Et ils ont réussi en grande partie.

           

Pourquoi un tel revirement? L’avènement de l’idéologie du libre-échange a tout changé. Depuis le milieu des années 1980, la roue de l’histoire s’est mise à tourner à l’envers. L‘État est soudainement devenu un problème. La classe politique a écouté son nouveau mentor Ronald Reagan qui disait : Government is not the solution, government is the problem. Malgré le succès évident d’Hydro Québec, qui versait des sommes considérables dans les coffres de l’État - en plus de nous assurer la maîtrise de cette filière technologique - le gouvernement fut déclaré inapte à gérer nos biens publics. Il fallait tout privatiser, déréglementer, libéraliser. Le libre-échange néolibéral nous a renvoyé à un rôle de «porteur d’eau» que l’on croyait dépassé depuis la Révolution tranquille. On s’étonne de constater que nos élites sont tout à fait d’accord avec le conseil du prolétaire super-aliéné d’Yvon Deschamps qui disait à son fils : «L’important dans la vie, c’est une job steady pis un bon boss».

           

Quelle formation politique aura l’audace?

 

On peut parier que la formation politique qui aura la clairvoyance, l’audace et l’imagination de proposer un programme de réappropriation de nos propres ressources pour les mettre au service du bien commun – l’éducation, la santé, l’environnement, une alimentation saine et suffisante pour tous, la liberté, le mieux-vivre –, ce parti-là aura la faveur populaire, car il répondra aux aspirations profondes des gens d’aujourd’hui et de demain. La liberté d’un peuple dépend essentiellement de sa capacité de contrôler, exploiter et transformer ses propres ressources. Sans cette souveraineté économique, la souveraineté politique est une illusion.

 

 

* L'Action démocratique du Québec (ADQ) était un parti politique québécois présent sur la scène provinciale de 1994 à 2012

 

 

Jacques B. Gélinas

Le 29 septembre 2009

© 2013 Jacques B. Gélinas