Des outils pour comprendre le monde globalisé

     L’invitation que vous m’avez lancée, chères amies galériennes et galériens, d’embarquer dans La Galère, me fait revenir à mes origines mauriciennes et trifluviennes. J’ai grandi à Saint-Boniface-de-Shawinigan. Pendant les vacances d’été, je me rendais souvent à Trois-Rivières, pour travailler à l’entretien du «block-appartements» qu’y possédait mon père. Après les multiples tours, détours et retours que comporte la vie, j’ai été amené à écrire des articles et des livres pour aider les gens - les jeunes surtout - à comprendre le monde dans lequel nous vivons. Le monde dans lequel nous vivons est celui de la globalisation que d’aucuns confondent malheureusement avec la mondialisation.

 

Des outils pour comprendre la globalisation

     J’ai commis, ces dernières années, deux livres sur le problème de la globalisation. Le premier s’intitule : La globalisation du monde. Il brosse un portrait général de notre monde globalisé, expliquant le rôle qu’y jouent ses principaux acteurs : d’abord les maîtres du monde (les multinationales), puis les contremaîtres (les politiciens et les hauts fonctionnaires), les idéologues (les médias et une grande partie des économistes) et enfin les Nations Unies qui essaient de ramasser les pots cassés.

 

     Le second livre, publié récemment, a pour titre : Dictionnaire critique de la globalisation, Les mots du pouvoir, le pouvoir des mots. Il s’agit, en quelque sorte, d’un manuel d’alphabétisation économique, politique et géopolitique. Vous avez dû noter qu’une foule de mots nouveaux sont apparus, depuis quelques années, dans le discours de nos élites politiques et économiques : «rationalisation», «délocalisation», «flexibilité du travail», «compétitivité», «réingénierie», «libre-échange», etc. Il est important de savoir décrypter ce discours pour découvrir, par-delà les mots, l’agenda caché de ceux qui nous dirigent. Par exemple, derrière les mots «rationalisation» et «flexibilité du travail» se cachent les mises à pied massives, les fermetures d’usines et, en dernière analyse, la cupidité des milieux d’affaires qui en veulent toujours plus. Derrière le mot «déréglementation», se cachent les crises financières, économiques et alimentaires qui secouent le monde aujourd’hui.

 

     N’allez pas croire que ce Dico critique est un dictionnaire aride et froid, tels le Larousse et le Petit Robert. Il se lit au contraire comme un roman, au dire de mes lectrices et lecteurs. Chaque mot comporte, bien sûr, une définition concise afin de donner une idée claire et précise de la chose, mais cette définition est aussitôt suivie d’une explication sur les origines, l’évolution et les dessous du phénomène en question.

Prenons par exemple, le mot «wal-martisme». Définition : modèle de gestion mis au point par la multinationale Wal-Mart, une gestion qui consiste à maximiser les profits par une pression systématique sur les salaires et les conditions de travail, et aussi par la délocalisation de l’approvisionnement et de la production. On y lit ensuite la fascinante histoire de Sam Walton, le fondateur, et de sa famille qui ont fait fortune - 100 milliards de dollars - sur le dos de leurs travailleuses et travailleurs pressurés comme des citrons, au nom de la «flexibilité du travail».

 

     Autre exemple : l’«enronisme». Définition : mode de gestion symbolisé par la multinationale Enron gangrenée par la cupidité de ses hauts dirigeants qui ont mis la main sur une partie considérable des sommes mirobolantes qu’ils manipulaient. Suite à cette définition, on voit défiler l’histoire d’Enron, sa montée fulgurante et sa chute fracassante entraînant la mise à pied de ses 4500 employés qui ont perdu leurs fonds de pension en même temps que leurs jobs. Ce même système de gestion ronge la plupart des grosses compagnies comme Nortel, GM et Chrysler aujourd’hui au bord de la faillite. Comme Les animaux malades de la peste, dans la fable de La Fontaine, elles n’en meurent pas toutes, mais toutes en sont atteintes, à des degrés divers.

 

Comment utiliser cet outil?

     On peut aborder le Dictionnaire critique de la globalisation de différentes façons. Au lieu de le lire du début à la fin, certains voudront en faire une lecture sélective, au gré de leurs préoccupations du moment. D’autres commenceront par aller voir les notions clé, comme capitalisme, idéologie, libre-échange, ALÉNA, Organisation mondiale du commerce… Évidemment, on aura avantage à jeter d’abord un coup d’œil sur le préambule qui clarifie d’entrée de jeu la différence entre mondialisation et globalisation (voir l’encadré ci-contre).

 

Mondialisation ou globalisation ?

     Il importait d’expliquer dès les premières pages la différence entre mondialisation et globalisation. Ces deux termes désignent deux réalités qui se rejoignent sur certains points, mais ne sont pas synonymes. En précisant la nature de ces deux réalités, on verra comment il est important d’appeler chacune par son nom car, comme le disait Camus, «c’est ajouter aux malheurs du monde que de mal nommer les choses». Dans la même veine, je dirais que c’est ajouter aux malheurs des malades que de les appeler des clients. C’est ajouter aux malheurs des résistants palestiniens que de les appeler des terroristes. Et c’est ajouter aux malheurs des travailleurs de Kruger et d’Abitibi-Bowater que d’appeler «rationalisation» ces mises à pied massives dans leurs usines de Trois-Rivières et de Shawinigan. À bien y penser, rien de plus irrationnel pour une entreprise que de décamper sans aucune considération pour les travailleurs et pour la communauté qui l’ont enrichit, réduisant ainsi les relations de travail à la seule logique du profit.

 

     Pour dissiper les doutes linguistiques de ceux qui croient que «globalisation» est un anglicisme, précisons que globalization et «globalisation» sont des néologismes aussi bien en anglais qu’en français. Le mot n’existait pas en anglais avant le début des années 1980. L’anglais utilisait les termes internationalism, international, worldwide comme équivalents de mondialisation ou mondial. Le mot globalization est né, il est vrai, dans le monde anglo-saxon, tout comme cyberspace. Ces deux mots ont été inventés pour nommer deux réalités jusqu’alors inédites, en anglais comme en français. Globalisation n’est donc pas plus un anglicisme que cyberespace.

 

«Que diable allait-il faire dans cette Galère?»

     Si je m’applique cette célèbre phrase d’un personnage de Molière, je dirai que je suis venu à La Galère invité par son capitaine, pour tenter de répondre aux interrogations des jeunes qui veulent comprendre ce monde qui leur est légué. Un monde dans lequel il faut souvent ramer à contre-courant. Je rencontre de plus en plus de jeunes conscients du fait que pour changer un système destructeur et inégalitaire, ils faut connaître comment il fonctionne. La Galère compte parmi ces médias alternatifs dont la contribution s’avère indispensable dans la bataille des idées qu’il faut mener aujourd’hui pour décoloniser les esprits envahis par une culture d’individualisme et de consommation. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jacques B. Gélinas

Le 30 janvier 2009

(Extrait du Dictionnaire critique de la globalisation, Écosociété, 2008, p. 19)

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